22366309_1684904111551740_7642155570329942879_nCouverture par Séléné Crobard (http://selenec.canalblog.com/)

Aujourd'hui grande nouvelle !

Le recueil Éclats de Vies sera disponible le 10 décembre sur le site Lulu.fr ! C'est un recueil qui réunit 15 jeunes écrivains de toute la France aux plumes très différentes.

En attendant de pouvoir vous procurer votre propre exemplaire, je vous propose la nouvelle que j'y ai écrite en extrait :

 

Déluge, 2017 après Jésus-Christ

Par Julien Ducrocq

 

— Chéri, tu as vu cette eau, elle est si bleue ! Allons nous baigner !

— Tu ne veux pas attendre la semaine prochaine qu’on parte à la mer ? Paris-plage, franchement, c’est pas le pied !

Éveline me regarde tendrement. Il n’en faut pas plus pour me faire flancher. Nous installons nos serviettes le long de la Seine, et nous nous enduisons l’un l’autre le dos de crème solaire. Ma copine se retourne un instant, fixant avec inquiétude de gros nuages noirs qui s’accumulent à l’horizon.

— Adam, on ferait peut-être mieux de...

Le souffle coupé, la plus merveilleuse créature que j’aie jamais connue louche sur la bague sertie d’or que je présente juste devant son nez.

— Éveline, veux-tu vivre avec moi jusqu’à la fin de tes jours ? Es-tu prête à devenir ma femme ?

D’un geste très rapide, elle passe sa main derrière ma nuque et tire ma tête vers la sienne. Nous partageons un baiser langoureux, empli de promesses d’amour. Sa langue experte et ses mouvements passionnés valent plus que mille mots. Dès que possible, nous irons voir un prêtre et tout planifier. À Notre-Dame, ce sera une cérémonie grandiose, comme dans les contes de fées. Ensuite, on fera un authentique banquet dans le restaurant le plus huppé de Paris, avec une cinquantaine de convives, deux entrées et trois plats de résistance. La soirée se terminera tard dans la nuit, nous danserons jusqu’à ce que nos jambes ne tiennent plus debout.

Un coup de tonnerre arrête net mon tourbillon de pensées. Péniblement, nous décollons nos bouches l’une de l’autre et regardons dans la direction du bruit. Des nuées noires crachent des éclairs en pagaille dans un roulement assourdissant. Le soleil abandonne le ciel qui s’assombrit dangereusement.

Nous plions bagage en toute hâte tandis que le ciel se voile d’un gris uniforme. Nous sommes trop lents. Des trombes d’eau s’abattent sur nous, ravageant nos serviettes et nos vêtements. Des rafales de vent sèment la panique. C’est la débandade. Tout le monde prend ses jambes à son cou sans même ramasser ses affaires et court dans toutes les directions.

Je serre la femme de ma vie entre mes bras, décidé à ne jamais la lâcher, quoi qu’il arrive. Je ne vois plus rien, je n’entends plus rien. Il faut qu’on s’abrite à tout prix, sinon on attrapera une pneumonie ou pire encore. Tous les sentiers deviennent boueux, toutes les rues deviennent incertaines. La pluie empire. Je ne sais plus où je suis. Je ne suis plus qu’un bout de viande qui court pour ne pas mourir.

Un choc très puissant me propulse vers l’avant. Dans ma surprise, je lâche ma compagne. Des phares de voiture m’éblouissent, des coups de klaxon retentissent. Je viens de percuter une auto. J’ai terriblement mal, mais cela n’a plus d’importance.

— ÉVELINE !

 

Je me réveille en hurlant. Pierre, mon meilleur ami, me fixe avec son regard de merlan frit.

— Encore le même rêve ? s'inquiète-t-il.

— L'eau s'est remise à tomber du ciel. C’est à cause d’elle que je l’ai refait.

La pluie a engendré de lourds traumatismes dans le cœur de tous. Son simple nom est devenu tabou, pronoms sujets, périphrases et métaphores les plus biscornues le remplacent désormais. Du matin au soir, jour après jour, ce fléau nous a frappés sans trêve ni relâche. Depuis bientôt deux mois, il ne s’est pas écoulé une journée sans qu’une goutte d’eau ne tombe du ciel. Nous avons tous perdu un être cher lors du déluge. Pierre, son frère, et Rémy, son propre fils. Mais eux, ils les ont vus mourir, ils ne peuvent plus rien faire pour eux. Pour moi, c’est complètement différent.

Après cette fameuse sortie à Paris-plage, je n’ai jamais su ce que ma copine est devenue. Je suis certain qu’elle a trouvé un refuge, qu’elle m’attend, quelque part, prête à recevoir la bague que je n’ai même pas pu lui donner. Cette bague en or, je la porte constamment autour de mon cou, et je la regarde à chaque fois que je perds espoir.

Je m’extirpe de la cabine étriquée et monte l’échelle. Sur le pont de notre bateau, les mains en porte-voix, indifférent aux gouttes d’eau qui me lacèrent le visage, je hurle son prénom. Je parcourrai toutes les rues de cette satanée cité. Je me casserai la voix à force de crier. Mais un jour, je retrouverai Éveline.

 

Le soleil finit par pointer le bout de son nez. Chose rare en ce moment, les nuages tirent leur révérence et nous laissent apprécier la mer de Paris. Des rues inondées où flottent des dizaines de bouteilles en plastique, des monuments recouverts de boue, des rats qui prolifèrent, tel est le nouveau visage de la Ville Lumière. Bosser, prendre le métro, faire ses courses, se balader au parc, tout ceci est devenu impossible. La plupart des maisons sont pourries jusqu’à la moelle, plus personne ne peut décemment les habiter. Pourtant, sur notre passage, des pauvres gens tapent aux fenêtres. Quelqu’un, édenté, encore plus misérable que les autres, nous balance des choses pas très nettes à la figure.

— Accélère ! Tu sais bien qu’on ne peut pas les prendre, de toute façon !

Fidèle à son poste, Rémy met le turbo et fait bondir l'embarcation en avant. Comme le dit si bien Pierre, nous ne sommes pas une « assoc’ humanitaire ». Notre petit bateau à moteur, avec sa cabine bourrée de matelas et une salle des moteurs, est juste assez large pour nous trois. On peut prendre une ou deux personnes en plus, à tout casser, mais absolument pas tous les sinistrés.

— C’est pas très sympa quand même, proteste le pilote, éternel adolescent avec ses cheveux en broussailles et ses lunettes rondes. Sans moi, vous seriez en train de croupir chez vous exactement comme eux !

Je me rappelle très bien la scène. Tout seul dans ma maison inondée, sans chauffage ni électricité, je broyais du noir. J’étais prêt à monter mes affaires sur le toit, convaincu qu’un jour la police ou l’armée enverrait un hélicoptère pour venir me chercher. Une vive lumière jaillit soudain de par ma fenêtre. Deux hurluberlus me faisaient signe. J’ouvris les battants et reconnus la voix de mes deux meilleurs amis. Une fois de plus, ils allaient me sortir de la galère.

— Quelle horreur ! Un tel monument, finir comme ça !

Pierre, un barbu grand et mince toujours sur le qui-vive, montre du doigt les décombres de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Celle-là même où Éveline et moi devions nous marier. Cette façade noircie par la vase, écroulée ci et là, ces tours qui ont perdu toute leur majesté, cette puanteur et cette laideur, voilà ce qu’est devenu ce joyau de l’humanité.

Cette mer de cauchemar a tant englouti. Tous les dimanches, Éveline et moi faisions le tour des parcs à vélo, et tous les jeudis, nous assistions ensemble à une pièce de théâtre. Tous ces moments de bonheur... Je n’ai pas le droit de les laisser sombrer dans l’oubli !

Je serre la bague à m’en faire saigner la main. Mon meilleur pote me donne une tape sur l’épaule.

— Regarde. Tu vois là-bas, cette lumière ? C’est la Tour Eiffel, le phare de cette nouvelle mer. Tant que son faisceau tournera, je t’interdirai d’abandonner.

 

Pour la première fois, le temps s’est maintenu au beau fixe toute la journée. J’admire le ciel en rêvassant. J’avais oublié à quel point c’était beau, un coucher de soleil sans nuages, avec toutes ses couleurs changeantes.

Nous nous arrimons à la butte de Montmartre, l’un des seuls lieux de Paris encore à sec. Tous les fous comme nous se sont rassemblés ici, indifférents au désespoir, à la maladie et à la mort. Autour d’un feu de camp, juste devant la basilique du Sacré-Cœur, une trentaine d’hommes et de femmes de toutes sortes discutent joyeusement en dévorant des marshmallows.

À peine sommes-nous assis que Bob, notre enquêteur invétéré, qui réussit toujours à suivre l’actu mondiale même si toute la ville est en black-out, nous saute dessus.

— Londres est tombée ! Londres est tombée, je vous dis ! Bientôt, c’est toute cette foutue planète qui sera sous la flotte !

Après sa révélation, il s’enfile un verre de vin du tout dernier tonneau de la ville et pleurniche et se mouche à souhait. Sacré Bob ! Néanmoins, s’il a raison, nous avons vraiment de quoi nous inquiéter...

Une vieille femme nous fait passer la bouteille de rouge et des gobelets en plastique. Nous trinquons tous ensemble et buvons à la survie de l’humanité. Le goût de ce breuvage me paraît excellent, rien à voir avec cette eau mal décongelée que l'on s'inflige depuis des semaines !

Charles, un vieillard bienveillant, autoproclamé chef des survivants de Montmartre, s’éclaircit la voix et fait une annonce.

— Pour continuer sur une note plus joyeuse, sachez que Boris, notre meilleur marin, a enfin repéré un paquebot digne de ce nom. Si mes calculs sont exacts, d’ici une semaine grand max nous pourrons embarquer pour les Alpes !

J’avais complètement oublié. Ces fous ont un projet et ils comptent absolument le réaliser. Grâce à leur hauteur qui fait office de barrière naturelle, les Alpes n’ont pas vraiment été touchées par les tempêtes et les inondations qui sévissent depuis trois mois. D’après les infos de Bob, seules de rares avalanches ont été enregistrées. Charles a donc eu la brillante idée de rassembler le plus de monde sur un immense paquebot et de faire voile vers cette nouvelle terre promise !

— Si je puis me permettre, Monsieur, n’est-il pas encore trop tôt pour partir si loin en bateau ? C’est autre chose que de traverser Paris en canoë, tout de même !

Toute l'assemblée explose de rire. Les gens sont sur les nerfs, ils ont besoin de se défouler. Vexé, je croise les bras et fais la moue. Le chef lève la main et tout le monde se tait, comme par magie.

— N’aie crainte, Adam, ça fait plusieurs mois qu’on se prépare ! Nous avons amassé le maximum de nourriture encore comestible, emmagasiné des barils d’eau, des caisses de vêtements pour tous les temps... Nous sommes prêts, Adam. Si je pouvais quitter ce coin demain, je le ferais sans hésiter.

Ulcéré, pris de court par les événements, dégoûté par ce dirigeant qui n’en fait qu’à sa tête, je déverse ma colère.

— Sauf votre respect, Monsieur, je vous trouve égoïste. Certains d’entre nous ont perdu un proche et font tout ce qui est en leur pouvoir pour le retrouver. Depuis trois mois, je cherche ma femme d'arrache-pied, et je ne m'arrêterai pas avant d'avoir fouillé tout Paris ! Je l’aime du plus profond de mes entrailles ! Évidemment, je souhaite partir avec vous. Vous avez raison, les Alpes sont notre seule chance de salut, mais laissez-moi un peu de temps ! Je dois retrouver Éveline !

Plus personne n’ose rire, maintenant. Le visage de Charles s’est complètement fermé. Mes amis tremblent comme des feuilles sous le vent.

— J’ai prévu d’aller chercher chaque homme, chaque femme et chaque enfant qui croupissent dans les immeubles, sauf ceux qui portent des maladies hautement contagieuses. Oui, nous avons assez de nourriture pour eux, mais si nous partons trop tard cette nourriture pourrira et nous n’aurons plus rien pour personne. Nous n’avons pas le choix, Adam. La semaine prochaine, nous prendrons le large, et tous ceux qui ne monteront pas, nous les laisserons derrière nous. Si nous voulons que les Parisiens survivent et qu’à terme toute l’humanité se remette des horreurs qu’elle vient de subir, nous devons agir au plus vite. Désolé, Adam.

Je m’éloigne de tous ces gens qui ont perdu tout semblant de compassion. Comment imaginent-ils reconstruire l'espèce humaine en nous séparant, nous, les nouveaux Adam et Ève ?

Devant la nouvelle mer, j’arrache rageusement le collier autour de mon cou. Je regarde l’anneau en or que je comptais offrir à Éveline. Au centre, un saphir d’un bleu magnifique, bleu qui a toujours été sa couleur.

— Éveline, jamais je ne cesserai de t'aimer.