Je le répète pour la troisième fois, cria Martin Goethel, le meilleur ami de John. Comment as-tu pu croire un instant que de telles absurdités existent ? Sacrebleu, tu es vraiment bouché, ma parole !

John sourit. Son ami aimait employer des jurons dont l'origine se perdait à l'aube des temps, c'est certainement ce qu'il adorait le plus chez lui. Il se sentit coupable de s'être perdu dans ses pensées et de ne rien avoir écouté.

– Je suis sûr que c'est un mauvais réglage de la machine... Cet après-midi, je vais au boulot et je vais réussir ! N'en déplaise le président Mouse lui-même !

– À part le nom, le chef de la NASA n'a rien d'une souris. Retournes-y et là, il t'enfermera à vie dans cet hôpital, parbleu !

John avait envie de rester au café avec son ami, de boire de la liqueur de violette jusqu'à plus soif, mais sa détermination était plus forte. Il retournerait à son bureau bien que le président l'ai suspendu pour trois semaines, et accomplirait sa destinée. Oui, lui, John Smith, deviendrait le premier terrien à visiter un univers parallèle !

Il congédia le pauvre Martin et prit le taxi jusqu'aux nouveaux locaux de la NASA, un globe terrestre suspendu au milieu du désert américain, où le ciel était dégagé 365 jours par an. Les chercheurs résidaient dans des tours très hautes à quelques mètres seulement du complexe et pouvaient ainsi rester des semaines plongés dans leur travail. John adorait cela, sa femme et sa fille de six ans beaucoup moins.

Il passa tous les tests anti-terrorisme possibles et imaginables et pénétra enfin dans le hall. Un espace où d'imposants hologrammes reproduisaient les planètes du système solaire. Il salua chacun de ses éminents collègues, mais aucun d'eux ne lui adressa un mot. Inquiet, il rejoignit quand même son bureau et qu'elle ne fut sa surprise d'y trouver le président Mouse, assis confortablement sur le siège de John.

– Smith ! Je me doutais bien que vous tenteriez de revenir parmi nous. Je devrais me montrer plus clair, alors. Vous ne revenez pas avant trois semaines, où je vous inscrit à l'hôpital psychiatrique !

– Mais monsieur...

– Il n'y a pas de mais ! Partez maintenant où vous aurez affaire à moi ! – les yeux exorbités, le président au visage émacié paraissait effrayant. Il reprit un ton plus bas : Ne vous inquiétez pas, vous aurez votre salaire comme convenu, malgré vos échecs vous êtes un très bon élément et je ne tiens pas à vous voir travailler ailleurs. Ce sera tout pour aujourd'hui, John Smith. Vous savez où est la sortie.



Désœuvré, découragé, déprimé, John Smith ruminait de très sombres pensées. Il arpentait le désert du Nevada en buvant régulièrement dans sa gourde, le seul geste qui le raccrochait à la réalité. Son esprit voguait sur les rivages infinis, s'égarait dans tous les univers qu'il aurait voulu explorer. Il avait déjà pensé, une fois, aux risques qu'impliquaient l'ouverture d'une porte vers des mondes inconnus, mais il était persuadé que les bénéfices d'une telle découverte en valait la peine. Il se rappelait les longues heures qu'il avait passées dans le bureau de Mouse, déterminé à avoir son accord pour cette expérience très peu conventionnelle. Comme Smith avait largement contribué à la construction du tout premier vaisseau spatial, il avait fini par accepter. Il eut une pensée émue pour sa femme, Dolores, qui avait toujours cru en lui. Que dirait-elle, en découvrant que son mari, cet homme très sûr de lui, avait échoué à réaliser son rêve le plus fou ?

Fatigué, il appela un taxi pour se rendre chez lui et la retrouver. Il devait assumer son échec, sinon il n'avancerait jamais. L'année prochaine, il se portera volontaire pour le premier voyage interplanétaire. Avec sa famille, il colonisera une nouvelle planète, faute d'un nouvel univers !

Nom de Dieu, regarde le ciel ! Si son ami était à ses côtés, il le hurlerait dans les oreilles de John Smith. D'ordinaire, la voix lactée forme une magnifique bande blanche qui illumine la voûte céleste. Là où il se trouvait, cette bande était rouge et se nommait Garshéa, un mot dont l'origine se perdait à l'aube des temps. Sans s'en rendre compte, l'éternel enfant avait accompli son plus grand rêve. Depuis sa fameuse expérience, John Smith foulait les étendues d'un autre univers.