John Smith avait travaillé des années et des années sur cette machine. Elle ressemblait à un ordinateur des années cinquante, mais qui fonctionnait avec les meilleurs processeurs du XXIIème siècle. Il utilisait un générateur quantique toute dernière génération dans un but inédit. La première fois qu'il en avait parlé à ses collègues de la NASA, tous lui avaient rit au nez. Et pourtant, il avait insisté, convaincu son patron qu'il réussirait, et il avait gagné.

Les techniciens qui venaient de terminer les vérifications d'usage évacuèrent les lieux. Malgré son aspect imposant, l'appareil n'émettait aucune radiation dangereuse. John Smith allait faire son essai dans une pièce blindée muni d'une combinaison qui, en théorie, le protégerait d'une explosion. Le scientifique avait du mal à respirer. Bientôt, il prouverait au monde qu'il avait raison. Les univers parallèles existent et nous sont accessibles !

La voix du responsable des essais donna son feu vert à travers un haut-parleur minuscule. John Smith baisse les leviers de sécurité les uns après les autres et appuya sur le gros bouton bleu d'allumage. Le générateur quantique s'alluma dans sa lumière et son vacarme caractéristiques. L'homme ouvrit l'énorme armoire et admira son cœur étoilé tourner avec la grâce d'un patineur artistique. Il en émanait une lueur inquiétante, comme si les composants eux-mêmes étaient en train de fondre. Dans un cri assourdissant, cette lumière envahit la salle et fit disparaître tout le reste. John Smith ferma les yeux, mit ses mains devant la visière de son casque, espérant qu'il pourrait les rouvrir un jour.

Une alarme retentit. La porte s'ouvrit dans un fracas retentissant. Des cris se firent échos, des hommes affolés venaient de pénétrer dans la salle, ils se bousculaient et s'écrasaient les pieds. John eut la nausée et tomba dans les pommes.

L'enfant nageait dans un univers infini. Il voguait parmi les étoiles, faisait des longueurs de brasse d'Andromède à Cassiopée. Il entendait des chants de Noël qui lui rappelaient d'excellents souvenirs, à partager des repas interminables avec sa famille au coin du feu. À présent, alors qu'il traversait une nébuleuse étrangement rouge, lui, l'enfant qui avait voulu changer d'univers, se sentait terriblement seul.

Notre explorateur se réveilla à l'hôpital, sur un matelas hi-tech qui s'adaptait en un instant aux formes de celui qui s'allongeait dessus. Dans un lit comme ça, aucune chance d'avoir une insomnie ! John avait la tête complètement vide. Il regardait timidement la belle infirmière qui lui déposait un plateau repas.

– Essayez de bouger les orteils, demanda cette dernière. J'ai l'impression qu'on vous a injecté un peu trop d'analgésique...

Il ne comprenait rien au jargon médical, mais il n'arrivait pas à bouger ses fichus orteils. Il se sentait mou et très fragile, comme si la moindre pression allait le briser.

– J'ai... faim, parvint-il à dire malgré sa mâchoire terriblement engourdie.

L'infirmière lui sourit. Elle prépara une cuillère, la planta dans une assiette purée et la transporta jusqu'à la bouche de son patient. C'était l'instant le plus ridicule de toute sa vie. Pour l'heure, comme il ne se souvenait de rien, il accepta docilement et se nourrit comme il le put. On dut même lui mettre un bavoir !

 

Dans sa chambre d'hôpital, constamment éclairée d'une lumière artificielle, sans aucune fenêtre, il avait perdu toute notion du temps. En tous cas, une barbe grise poussait déjà sur son menton. Lorsque son infirmière vint lui annoncer que le président de la NASA lui-même allait passer le voir, il ne put la croire. Et pourtant, quelques instants plus tard, un homme en costume auto-réajustable très chic, qui changeait de couleur selon la luminosité et de forme selon la corpulence de son propriétaire, entra dans la chambre. Il regardait John Smith d'un air dépité, plus mal qu'il regarderait la plus sale de ses chaussettes.

– Je n'ai pas voulu croire Sharon quand elle m'a dit... que vous aviez eu tort. L'appareil s'est allumé, a fait son spectacle son et lumière, et s'est éteint. Et vous, vous êtes toujours là avec vos yeux de merlans frits et votre bouche constamment ouverte !

Le scientifique déchu se fit violence pour fermer la bouche, mais il n'y comprenait rien. Que lui voudrait le président de la NASA ?

– Qu'est-ce qui vous arrive ? Ça vous a rendu fou, d'échouer ? De savoir que notre univers est unique ?

John Smith tiqua sur le mot « univers ». Ragaillardi, il bondit de son lit, renversant le président au passage, et courut dans tous les sens. L'infirmière prit une porte en pleine tête, laquelle porte fit valdinguer le plateau repas qu'elle transportait. Elle cria aux autres d'arrêter ce fou furieux, mais nul n'était assez rapide pour arrêter cette tornade qui dévastait les couloirs.

Lorsqu'il sortit enfin de l'hôpital, John « la tornade » se calma un peu et s'empressa de regarder le ciel. Bleu, comme d'habitude, donc la même composition que sa planète à lui. Des nuages blancs le traversaient paresseusement, voilant parfois un magnifique soleil de fin d'été. Jetant un coup d’œil à l'hôpital, il se mêla aux passants et explora le quartier. Il reconnaissait cette banlieue de Los Angeles où avait été fondé le plus grand centre médical de tous les États-Unis. Tout autour des rues piétonnes, des routes anti-gravité montaient et descendaient comme des montagnes russes. Il prit le temps d'humer l'air et constata avec dépit qu'il était toujours aussi moite et pollué.

Lui qui pensait se trouver sur une jumelle de la Terre où, en maints points de l'histoire les hommes avaient fait des choix différents, il se trouvait terriblement déçu. Où était ce monde de dinosaures qu'il rêvait tant de rencontrer ? Et ces tipis géants des indiens qui auraient dominés le monde, pourquoi ne remplaçaient-ils pas ces tours d'acier et de verre ?

John Smith était terrifié à l'idée d'avoir échoué, mais il devait en avoir le cœur net. Il s'équipa de son nanophone qui ne quittait jamais sa poche de pantalon – il avait eu de la chance que personne ne lui prenne à l'hôpital – et l'alluma. Il se connecta très vite à internet et s'amusa à rechercher tout et n'importe quoi. Il lisait un exposé sur les guerres des trois cents dernières années lorsqu'il reçut un appel.

– Allô chéri ! La NASA m'a appelé. Ils disent des choses incroyables ! Tu as fait des expériences qui t'ont envoyé à l'hôpital ? Ils disent que c'est secret défense, mais j'ai hâte que tu rentres et que tu me racontes tout ça !

John poussa un soupir terriblement désespéré. Il contempla l'hologramme de sa femme, aux cheveux argentés toujours aussi magnifiques, et raccrocha sans rien dire. Le nanophone sonna à plusieurs reprises, mais il ne prit plus je temps de répondre. À la place, il prit un taxi ultra-sonique pour se rendre à son logement de fonction où il vivait seul. Il ne pouvait se permettre de rentrer dans son véritable chez-lui où l'attendait sa famille dans un état pareil !

Il dévora un repas à cuisson ultra-rapide et s'installa devant la télé pour regarder sa série préférée. Il s'endormit devant des chevaliers médiévaux qui se battaient pour occuper le trône.

L'enfant s'était perdu. Au fond d'un cul-de-sac, il cherchait la lumière du soleil. Les ténèbres avaient tout envahi. Elles s'étiraient sur des volumes aux proportions incalculables et cachaient de leurs volutes poisseuses les plus merveilleuses étoiles. La matière sombre grossissait continuellement, tel un ballon de baudruche qui ne pourrait jamais crever.