Réponse à un défi d'éccriture sur Scribay, cette nouvelle a été très appréciée pour son originalité.

Les blocs de métal sifflaient dans les airs puis s'abattaient sur le sol dans une pluie de sang et de rage. En bas, les hommes couraient dans tous les sens, se bousculant dans une cohue inextricable ; en haut, le ciel s'embrasait, se déchirait dans la terreur. Les nôtres, quant à eux, tombaient encore et encore dans un rythme mortel. Ceux qui étaient assez conscients pour penser prirent les autres sous leurs ailes et s'enfuirent le plus loin possible de la boucherie. Sauve qui peut !

Rassemblés dans les champs, les survivants pansaient leurs plaies. Qui se pelotonnant dans un coin, qui nourrissant ses petits, nul n'avait le cœur à écouter un discours. Pourtant, le patriarche s'avança et parla :

– Mes frères, mes sœurs. Vous comptez vous reposer, vous cachez en attendant que ça se calme... et moi je vous dis : partons ! Partons, mes frères, quittons ces terres maudites ! Ici, les nids sont douillets, les journées chaudes et les nuits douces, mais je vous le répète encore : nous devons partir, et le plus tôt sera le mieux !

Un des vieux sages émit un sifflement aigu pour attirer l'attention et prit la parole.

– En ce moment, les terres du sud sont froides et hostiles... Ne serait-il pas plus intelligent de nous éparpiller, de disparaître à leur vue, pour ensuite attendre la saison des migrations ?

D'un coup d'aile, le patriarche lui cloua le bec. La foule amassée là ne pipa mot.

– Disparaître ? Tu te fiches de moi, vieillard ? Mieux vaut essayer de faire disparaître le soleil ! ironisa-t-il. Au contraire, tous ensemble, nous devons nous envoler le plus loin possible. En temps de crise, il faut changer ses habitudes. Guerriers ! Je compte sur vous pour veiller sur les femmes et les enfants. Si jamais vous manquez à votre devoir, je m'assurerai personnellement de votre cas.

Les ailes baignées de lumière, rémiges déployées dans le vent, le patriarche réunissait tous les attributs d'une figure divine. Et pourtant...

– Je place de grands espoirs en Starling, mon fils. Demain, il œuvrera pour la communauté. Pour la toute première fois, il défendra d'autres vies avant la sienne. Qu'il ne me déçoive pas.

Les yeux du commandant me transperçaient d'un éclair jaune. Le commandant, mon père. Un père qui ne s'était jamais occupé de moi – il possédait une quinzaine de fils tous plus grands et plus forts – mais mon père tout de même. Mon plus grand honneur, le rendre fier de moi.

– Et que la marche commence !

 

Lorsque le soleil se leva, nous étions fort loin de toute ville humaine, mais le fracas de la guerre persistait. Là, des mortiers sifflaient, là-bas des coups de feu s’échangeaient, ici-bas, on en pendait en masse... Jamais je n'ai compris pourquoi les hommes se faisaient tant de mal à eux-mêmes.

Nous survolions la forêt des noires épines lorsque l'on m'avertit que mon père avait sauvé de pauvres innocents des griffes des carnassiers. Le patriarche me mandait. D'un coup d'aile, j'arrivai à ses côtés.

Les oiseaux qui l'accompagnaient étaient pour la plupart beaucoup plus petits que nous. Seule une très grosse femelle pouvait rivaliser avec les miens, et encore, seulement s'il était jeune et maigrichon comme moi. Mon père, quant à lui, paraissait tout essoufflé. Il regardait la matrone méchamment, comme si elle lui avait donné du mal. Enfin, il s'adressa à moi :

– Je veux que tu t'occupes de ceux-ci... dit-il d'un ton las mais sec et sans réplique. Ils me donneraient du mal... Veille à ce qu'ils n'aient ni faim ni soif.

J’acquiesçai docilement, m'approchant doucement des réfugiés. La plupart se lissaient les plumes sans même daigner me regarder. Pour engager la conversation, je demandai à la matrone comment elle s'appelait, mais celle-ci me flanqua un coup d'aile qui me fit voir trente-six chandelles. Mon père gloussa ouvertement – geste pire que s'il m'avait craché dessus – et prit la fuite. Pour la première fois, je le détestais. Tout en fixant les yeux noircis de haine, je me surpris à penser qu'il lui arrive malheur. Et soudain apparut l'ange. Cet oiseau, guère plus gros qu'une poire, s'avérait néanmoins la plus belle créature que j'avais jamais vue. Ses ailes de jais, son cou élancé, ses longes plumes argentées, elle avait tout pour plaire. Je lui fis la cour, chantai autour d'elle, lui montrai que j'étais le plus fort de tous les oiseaux... enfin, j'aurais voulu le faire. Quelque chose, en moi, me maintenais paralysé. Aller vers elle... J'aurais plus facilement picoré mon propre cœur.

La belle me dépassa sans réaliser que j'étais là. Elle voletait à toute vitesse vers le soleil. Non, pas vers le soleil... mais vers mon père.