J'ai une main froide dans le dos. Je fais volte-face, prêt à me battre. Un démon costaud me caresse le dos, précisément celui que j'avais renversé. Il me regarde, les yeux emplis de pitié.

– Bois ça, m'ordonne-t-il d'une voix rauque. Moi, c'est Jacques-Henri de Belphégor, mais tu peux m'appeler Bel.

Assoiffé, je porte à ma bouche la gourde que l'on me donne et bois à grosses gorgées. Je manque m'étrangler. Le liquide très fort me brûle la gorge. Je ne peux m'empêcher de tousser et de régurgiter.

– Fais attention, mon pote ! Il faut y aller doucement avec ces choses...

– C'est dégueulasse ! craché-je. Comment voulez-vous me faire boire ça ?

– Cette boisson si dégueulasse s'appelle nectar, m'explique Bel posément. Tu vas devoir t'y habituer, si tu veux faire un bout de chemin avec nous.

Je me prépare à protester lorsque Bel pose un doigt sur mes lèvres.

– Dis, chef, tu t'appelles comment ?

J'hésite avant de lui répondre. Puis-je lui faire réellement confiance ?

– Camille Zagan. Mais... qui êtes-vous ? Et que... que faites-vous ici ? C'est un cimetière ! Montrez un peu de respect ! m'emporté-je, accablé par ces dangereux pilleurs de tombes.

– Nous n'avons pas grand chose à faire de nos journées... soupire Bel. Marauder dans la cambrousse et effrayer les vielles femmes, ça casse pas trois pattes à un canard ! Alors quand un groupe comme The Unicorn se déplace, tout le monde vient le voir !

Intrigué, je jette un œil sur la scène. Des démons encore plus horribles que les autres montent un ampli et sortent des instruments. S'ils n'ont pas perdu de bras ni de jambes, leurs figures n'ont quasiment plus rien d'humain. Garnies d'un nez crochu, envahies de verrues ou calcinées, elles ont de quoi remplir mes cauchemars pendant des années !

Leurs instruments, en revanche, me font rêver. Une grosse caisse où dansent des feux follets, des guitares et des basses en forme de flammes, un synthé rouge démoniaque. Je mets ma colère de côté. Ils branchent leur ampli et émettent des sons que je n'ai entendu nulle part ailleurs. Parfois sur-saturés, parfois purs et cristallins, ils me donnent envie de pleurer. Les artistes font aussi des vocalises incroyables, du suraigu au rauque absolu, grimpant aisément toutes les octaves.

– Tu comprends, maintenant ? Le concert n'a même pas encore commencé, et c'est déjà la folie !

Le brave Bel a raison. Le public applaudit, ovationne, chante avec The Unicorn. Les tombes sont retournées, écrabouillées, dévastées, mais je n'y fais plus vraiment attention. Que dire de plus ? Ceux qui n'ont pas remis leur masque me dévoilent des visages d'êtres humains. Parmi eux, il y a des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards. L'enthousiasme de ces gens m'emporte. Qu'importe qu'ils détruisent des cimetières, qu'ils abattent des arbres, qu'ils rasent des villes entières ! Je brûle de découvrir de quoi ils sont capables !

De toute ma vie, je n'ai vu qu'un seul concert, avec ma famille, dans la salle des fêtes du village voisin. C'était un méli-mélo de chansons paillardes si mal chantées que j'en ai encore des acouphènes. Je n'ai jamais assisté à de vrai concert, et y assister maintenant, après un enterrement foireux et grotesque, c'est ce qui pouvait m'arriver de mieux.

Incapable d'attendre plus longtemps sans rien faire, je me tourne vers mon étrange compagnon.

– Bel, pourquoi vous, les démons, êtes si...bizarres ?

Lorsque Bel rit, son trou dans le front se trémousse d'une manière effrayante.

– Tu t'es vu ? s'esclaffe-t-il. Tu es pâle, lisse... Tes vêtements sont tous neufs... J'espère qu'en passant plus de temps avec nous, tu te trouveras un vrai look !

Je n'ai pas le temps de protester. Dans un grondement incroyable, éclatent mille feux d'artifices. À dominante verte, ils dessinent des crânes de pirates, des monstres infernaux et des choses que je ne peux identifier... Hypnotisé, je lève la tête à m'en briser le cou.

Un accord magnifique attire aussitôt mon attention. Nul discours, nul signe avant coureur, juste la musique. Le concert a commencé.

Les couleurs glauques, les visages cachés sous des crânes, les cadavres fuyant leurs tombes défoncées... je jurerais que les morts reviennent à la vie. Les musiciens au faciès de cauchemar se complaisent parfaitement dans ce décor. À présent qu'ils ont commencé à jouer, je ne peux les quitter des yeux. La basse, la batterie, le synthé... tous les instruments sont utilisés à la perfection par ces virtuoses ! La première chanson qu'ils jouent, au rythme très lourd, est appuyée par des voix très rauques. Du heavy metal pur et dur. Le public chante le refrain à tue-tête, mais heureusement, les amplis sont si puissants que l'on n'entend que le groupe. Je suis aux premières loges, mes oreilles saignent, et pourtant je n'ai aucun envie de porter des bouchons.

Bel me passe sa gourde. Sans réfléchir, j'en bois une longue gorgée. Une fois de plus, je pars sur une quinte de toux qui m'arrache la gorge.

J'entends à peine sa réprimande potache, une nouvelle chanson bien plus énergique, plus proche du power metal. Je me laisse entraîner par la foule, agite les bras et les jambes comme un fou, ne fait plus qu'un avec ce public hors du commun. Les chansons s'enchaînent, tantôt épiques tantôt terrifiantes, mais toujours endiablées. Bien que je n'en connaisse aucun, je me joint aux démons et chante les refrains. Le groupe met le feu à la scène, tire d'autres feux d'artifices, envoie des rayons laser dans le public... Avec peu de matériel, ils nous présentent un festival pyrotechnique ! Je vis un rêve. Je n'ai surtout pas envie de me réveiller !

Assoiffé, je bois des litres et des litres de cet infâme nectar, et mes quintes de toux, et les quantités de viande que je régurgitent font rire Bel. Ce dernier me donne un coup dans les côtes lorsque, exténué, je comate, allongé par terre dans mon propre vomi.

– Chef, réveille-toi ! On arrive au meilleur moment !

Je me lève fébrilement, pitoyable. J'ai la tête qui tourne, je ne sais plus où sont mes points d'appui. Je me rappelle à peine pourquoi je suis là. À part le concert, plus rien n'existe. Plus rien ne compte à mes yeux.

Bel le costaud me porte comme un gamin. Décidément, je me demande comment j'ai réussi à le renverser tout à l'heure !

– Je n'aurais pas dû te faire goûter le nectar ce soir... maugrée-t-il. Une fois que t'as commencé à en boire, tu ne peux plus t'arrêter ! Une vraie drogue, ce truc ! Un signe que tu deviens comme nous...

Je ne l'écoute plus. Sur scène résonne une voix pure, merveilleuse, qui me sort aussitôt de mon état douteux. Une licorne plus belle encore que dans les contes de fées, bondit sur la scène. Son pelage blanc illumine tout le cimetière.

Après un solo de guitare d'une tristesse déchirante, la licorne entonne un chant magnifique de sa voix lyrique. Les femmes comme les gros durs, les gosses comme les vieillards, tous se mettent à pleurer. Pendant ce chant, nul feu d'artifices, nulle fumerolle ou autre effet pyrotechnique. Un simple ciel où reluisent des milliards d'étoiles plus éclatantes que jamais. Un aperçu du paradis.

Enivré par cette vision fantastique, bercé par cette merveilleuse musique, assommé par le nectar, je m'endors dans les bras de mon nouvel ami Bel. Je tombe dans un sommeil sans rêves. Un sommeil éternel.

 

 

Dans le cimetière, le chêne fleurit au milieu des tombes décrépies, dans cette belle journée de fin d'hiver. Le cimetière ne sera jamais restauré, il ne retrouvera jamais son éclat des premiers jours. La seule chose qui le transforme encore, c'est l'arrivée de nouvelles tombes. La famille la plus riche du village s'est payée le luxe d'une tombe en granit pour son enfant mort trop jeune d'un accident de voiture. Si un jour vous allez dans ce cimetière maudit et que vous vous arrêtez devant cette sombre tombe de granit, vous pourrez lire :

 

Camille Zagan, 12 septembre 2000 – 26 février 2017