Un cheval à la peau plus fripée qu'une douzaine de prunes réunies se contorsionnait en hennissant de douleur sur la poupe d'un gros bateau. De toute sa vie, il n'avait jamais expérimenté pire voyage. Normalement, il devait récurer les ponts de tout le cargo, mais il souffrait d'un mal de mer aigu et en plus il ne pouvait pas vomir. Même autrefois, quand il avait fui le « gouvernement de transition » vers la lointaine Lauveria, les conditions étaient dix fois meilleures...

– Patron ? Vous vous sentez bien ?

Chiendentier, serviteur fidèle mais un peu trop zélé, savait que son maître avait connu des jours meilleurs. Bien des années auparavant, il vivait dans le luxe, la volupté, il ne manquait jamais de rien, il jouissait d'une santé de fer et d'une vigueur à toute épreuve, habitait un grand palais... Là, sur ce cargo dévoré par la moisissure, qui aurait reconnu le monarque qu'il fut !

– V-Votre majesté ?

D'un bond, le cheval se remit d'aplomb et du sabot étouffa le pauvre chien.

– Tais-toi ! dit-il sèchement. Si je me fais repérer ici, tout est fini !

Quand la nuit vint enfin à tomber, le maître d'équipage, un certain Boris Tête-de-Phoque, autorisa nos deux compères à regagner leurs quartiers. Ainsi, notre cheval tout barbouillé descendit péniblement les volées de marches qui menait à son nouveau chez-lui. L'appeler « cabine » serait flatteur. Il s'agissait d'un réduit, entre la soute et les cuisines, où se mêlaient les ronflements des moteurs et des fourneaux. Un bureau de travail, deux paillasses pour dormir, voilà tout le mobilier des lieux.

Ainsi était devenu Villippo V, surnommé l'hippopotame. Il avait perdu les deux tiers de son poids et fini plus maigre que le plus maigre des chevaux. Son ultime serviteur, Chiendentier, n'avait guère eu de mal à cacher son identité : chien de race très banale, il n'avait eu qu'à changer de nom et la couleur de son pelage.

– Ah, je me sens mieux ! soupira Villippo en s'affalant sur sa paillasse. Maintenant, reposons-nous, mon ami : nous aurons besoin de toutes nos forces pour nous occuper du scélérat !

Chiendentier se gratta la tête avec frénésie.

– Tu veux dire Vr...

Paf ! D'un coup de sabot, le chien se fit déchausser une dent !

– Combien de fois je vais te le répéter ? Ne prononce plus jamais son nom en ma présence !

Chiendentier, à qui l'on venait de crier dans les oreilles, faisait une moue pitoyable. Il aimait – non, vénérait – son maître, mais s'il continuait à se laisser battre ainsi, il n'aurait bientôt plus une seule dent !

– Tout, la misère, les maladies, les calomnies, je les dois à lui ! Tu sais pourquoi j'ai trimé toutes ces années, à tracter les chariots de tous ces singes et autres bipèdes bien trop riches pour se déplacer à pied et bien trop classes pour conduire un kart-à-peluches ? Pour en finir une bonne fois pour toutes avec cette espèce de...

Dans sa fureur, Villippo avait percé un trou dans l'épais mur de bois, donnant sur la cabine d'à-côté, ce qui mit fin immédiatement aux ébats du jeune couple de lapins blancs qui l'occupait – ce qui n'est guère chose facile ! Malgré la colère de son maître, Chiendentier eut le courage de rétorquer :

– Je sais que vous ne l'aimez pas... mais pourquoi ? Après tout, n'a-t-il pas sauvé votre vie en vous permettant de fuir avant que les révolutionnaires n'arrivent ?

Villippo avait encore envie de tout détruire, mais il se retint, stoppé par les mines embarrassées des deux amoureux ridicules d'à-côté. Si seulement ces deux-là pouvaient ne pas avoir de langues pour répéter ce qu'ils viennent d'entendre à tous les coins de rue... pensait-il avec mélancolie.

Son serviteur à sa suite, il partit se cacher au fond de la soute et put enfin dire ce qui lui tenait à cœur depuis près de trois décennies.

– Ce satané serpent a fait ce qu'il a toujours su faire : il m'a utilisé et m'a jeté à la poubelle au moment où je ne lui servais plus à rien !

– Serpent, serpent... Vous ne parlez plus que de lui ! Moi, j'ai toujours cru que vous vouliez revenir en Francie pour retrouver votre trône et votre titre... de roi ! Pas pour rechercher un type qui se doit se terrer dans un trou paumé juste pour assouvir une vengeance personnelle !

Chiendentier, en serviteur dévoué, avait tout prévu, même une conversation dans la soute d'un bateau ! S'il portait un collier de cinq kilos qui lui avait coûté les yeux de la tête, le tout premier de cette technologie, ce n'était pas pour rien !

D'une simple pression de sa langue, il alluma sa fameuse lampe torche, qui projeta une lueur blafarde et vacillante. Le cheval paraissait plus ravagé que jamais. Sa peau, non seulement fripée, n'arborait plus de réelle couleur, comme un tissu délavé par trop de passages à la machine. Ses yeux, éteints, se plissaient au moindre excès de lumière. De sa crinière, on ne distinguait plus que quelques épis par-ci par-là. Seule sa voix avait su résister au passage du temps. Tout le contraire de son ennemi juré, en somme.

– Comme tu le sais déjà, je suis vieux, déclara-t-il de sa voix chaude. Je vais tout faire pour reconquérir la Francie, mais je n'aurais guère le temps de régner. Voilà pourquoi j'aimerais que toi, Chiendentier, le seul ami que j'aie jamais eu, me succède comme Roi de Francie et des Terres de l'ouest.

Chiendentier, tout ému, resta bouche bée. Ses yeux tout écarquillés semblaient prêts à éclater !

– Quant au serpent... toutes les nuits, je le revois me trahir. Je n'ai jamais voulu te l'avouer avant, mais le revoir un jour, l'humilier comme il ne l'a jamais été... c'est devenu une obsession.

Heureusement qu'à cette heure de la soirée, personne ne traînait dans les soutes. Le cheval poussa un hennissement à glacer le sang qui fit vibrer jusqu'aux planches de bois au sol.

– Un jour, il fera parler de lui, et là... Je tuerai Vrai Boa !