Notre ami Vrai Boa habitait une demeure bien singulière : de l'extérieur, une cabane en bois flotté enduite de tourbe comme il en existe une vingtaine dans le village de Cagny-la-Peluche... mais ce qu'on en voyait n'était que la partie émergée de l'iceberg. Au lieu du classique plain-pied, le visiteur tombait sur un dédale de souterrains disposés de telle sorte qu'ils soutenaient le poids de la cabane elle-même ! Si la moindre des nombreuses pièces avait été creusée dix centimètres plus loin, tout se serait écroulé... et la tourbe aurait eu raison de la maison de Vrai Boa.

Vrai Boa parlait et parlait, mais Liony n'arrivait pas à l'écouter, tout ébahi qu'il l'était devant toutes les merveilles qu'il avait sous les yeux. De part et d'autre d'un escalier en colimaçon très étroit, chaque salle aux murs, au sol et au plafond de pierre brute, renfermait une collection particulière. Là, s'alignaient des tapisseries aux motifs de légendes oubliées ; là, des bibliothèques pleines à craquer ; là encore, des objets étranges dont Liony n'avait jamais soupçonné l'existence. Dans l'embrasure d'une porte fermée à clef, on distinguait très bien la lueur caractéristique de pièces d'or.

– Mais qui êtes-vous, au juste ? demanda Liony, qui toujours en état de convalescence, passait de surprise en surprise. D'abord, ce vieux fou de Vrai Boa le prenait chez lui et, ensuite, il s'avérait beaucoup moins pauvre qu'il le prétendait.

– Vrai Boa, ton humble serviteur, voyons ! répondit le serpent exubérant. Ne te gêne pas, tutoie-moi ! On va vivre ensemble un certain temps, pas vrai ?

La voix suave de Vrai Boa ne détournait guère Liony de ses pensées : plus d'une chose clochait chez le serpent. D'ailleurs, d'où venait cette odeur de chocolat si persistante qu'elle donnait franchement envie de vomir ?

Le serpent jugea bon de mettre un terme à la visite. Une petite pièce, très loin sous la surface, ventilée par un système bien trop compliqué pour que Liony y comprenne quelque chose, se dotait pour seul mobilier d'un panier matelassé et d'une litière toute neuve. Après avoir vécu des années dans la villa princière de ses parents, Liony avait fait une énorme concession en vivant dans la minuscule habitation de Maalia. Mais là, sa nouvelle situation dépassait l'entendement !

Et pourtant, Liony, qui avait perdu son arrogance en même temps que sa crinière, n'osait même pas se plaindre. Tout ce qu'il trouva à dire, c'est :

– Cette odeur de chocolat... D'où vient-elle exactement ?

– Euh... Je te montrerai... demain, hein ? Fais attention avec ta collerette ! Je vais finir par perdre un œil dans l'affaire !

Quand Vrai Boa se plaignait, sa voix aiguë si particulière ferait rire n'importe qui. Mais Liony, blessé dans son amour-propre par cette satanée collerette, n'avait aucune envie de rire. Il avait passé deux semaines à l'hôpital avec ce truc et devait encore le garder un mois de plus, mais il n'était pas prêt de s'y habituer !

L'étrange serpent prit congé de son invité et disparut dans le dédale de son improbable maison, laissant le pauvre lion seul avec ses pensées... des pensées qui se muèrent peu à peu en obsession. Installé dans son panier ridicule, mille fois il changea de position et ne fit qu'accentuer ses douleurs au cou. Incapable de dormir, il se mit à penser à Vrai Boa. Tout, de ses couleurs tape-à-l’œil à sa voix agaçante, puait le faux ! Ses secrets l'intriguaient à tel point qu'il en avait presque oublié la mort de ses parents... et même l'exil volontaire de son frère ! Tigrers Lalle avait envoyé un communiqué au maire de Cagny-la-Peluche : jamais il ne reviendrait en Francie, il n'avait plus rien à faire dans ce pays de barbares !

Liony finit par se lever. Il lui serait facile de rester discret : ses douces pattes de peluche ne feraient aucun bruit sur les sols de pierre. Ainsi, avec d'infinies précautions, il poussa la porte de la chambre. Un minuscule grincement se fit entendre. Rien de bien méchant, mais qui sait, Vrai Boa le guettait peut-être, caché derrière un mur !

Avec la précision d'un chirurgien, le lion à collerette progressa dans l'escalier tarabiscoté qui distribuait la plupart des pièces, sans se cogner une seule fois. Savait-il ce qu'il cherchait ? Non, mais il finirait vite par trouver !

Quelques niveaux en-dessous de la surface, derrière une porte, un bruit de cascade que Liony n'avait pas remarqué à son arrivée, faisait un raffut de tous les diables dans le silence de la nuit. Liony se rappelait avoir déjà entendu ce bruit, en pleine nuit, de la lointaine maison de chez l'institutrice Maalia.

Lorsqu'il ouvrit la porte, Liony découvrit monceaux d'objets insolites mais très banals chez Vrai Boa. En dépit du manque de lumière, Liony discernait des tapisseries éclatantes qui ne laissaient aucun mètre carré de mur libre. Comme il le put, entravé par sa collerette, il écouta attentivement, colla presque sa tête au mur... et comprit.

Sans hésiter, il bondit. Secouée, la mince tapisserie représentant une planète bleue s'effondra sur le sol. Le fameux serpent bougea avec précipitation. L'espace d'un instant, sous la faible lueur d'une lampe à l'ancienne, Liony avait cru voir Vrai Boa briller. Cette impression, aussi fugace que l'éclair, disparut aussitôt de son esprit.

– Vous... Tu te baignais là-dedans ?

– Tu me prends pour qui ? persifla Vrai Boa. Moi, me baigner dans une fontaine en chocolat ?

Son ton puait le sarcasme. Une substance marron pleine de grumeaux dégoulinait encore sur le corps du serpent. Derrière lui, un petit bassin surmonté d'un tuyau métallique où coulait cette même substance en cycle perpétuel rendrait jaloux les gourmands. Dommage que Liony ne pouvait digérer le chocolat !

– Tu as faim, c'est ça ? Déesse Grenouille m'a pourtant donné des rations de viande de l'hôpital spécialement pour te nourrir, mais j'ai complètement oublié !

Vrai Boa, tout confus, rampa à toute vitesse vers l'étage. Quelques secondes plus tard, il revenait avec une grosse boîte en plastique Tupperton, les meilleures pour garder la saveur des aliments intactes, selon leur slogan.

Dès que la boîte fut ouverte, Liony se jeta dessus, comme s'il n'avait pas mangé depuis des semaines ! Oui, l'organisme de Liony était ainsi fait qu'il ne ressentait la faim qu'une fois qu'il faisait face à une bon petit plat...

– Mais qu'as-tu fait à ma tapisserie ? s'écria Vrai Boa. Tu avais donc faim à ce point-là !

Liony s'arrêta de manger et regarda le serpent par respect, mais ne trouvait pas quoi répondre. Le vieux fou, qui n'attendait pas vraiment de réponse, poursuivit sur sa lancée :

– Tiens, à propos de tapisseries – tu seras prié d'y faire attention à l'avenir – t'intéresses-tu à l'Histoire ? Pas le résidu de torchon qu'on vous sert à l'école, bien sûr... Les rois, les reines des époques fastes, les roitelets du Grand Déclin... je les connais tous par leur petit nom !

Liony ne savait qu'en penser. Allait-il assister à un cours encore plus ennuyeux que celui de Maalia ? Au moins, là, il arriverait à s'endormir...

– C'est-C'est vrai que Vi-Villippo V dit l'Hippopotame fut le dernier roi ? ne put s'empêcher de demander Liony, dont le souvenir venait de revenir.

– Plus ou moins, fiston, plus ou moins...