D'aussi loin que remontaient ces souvenirs, Tortue Loé n'avait jamais pu manger tranquille à la cantine. D'ordinaire, en raison de son physique et de son caractère, elle ne passait pas une journée sans échapper à des bousculades et autres vilaines farces de la part des autres élèves...

De toutes les fillettes de Cagny-la-Peluche, elle était de loin la plus hypocrite. Chaque fois qu'elle faisait une bêtise, elle prétendait que Reinette, sa sœur jumelle en était l'auteure. Il faut le dire, ces deux sœurs se ressemblaient comme deux gouttes d'eau : des grenouilles vertes, aux yeux globuleux un peu ahuris, cerclés de jaune pour Reinette et de rouge pour Tortue, et à la bouche soulignée d'un grand trait rouge. Leur mère, Déesse Grenouille, les avait baptisées en fonction de leur couleur : Reinette pour sa peau vert pomme, Tortue à cause de son vert foncé tirant sur le noir. Le dessous de leurs pattes prenait la même teinte que les grands cercles autour de leurs yeux.

En plus de cette apparence ingrate, les sœurs Loé partageaient une timidité presque maladive. Elles ne parlaient jamais en classe et ne s'étaient faites aucun ami. Vous comprenez donc pourquoi les plus bêtes s'en prenaient toujours à elles...

Ce jour-là, cependant, tout le monde se tenait à carreau. Les événements récents avaient largement refroidi les esprits. Les moindres détails du « châtiment » de Liony n'avaient guère tardé à faire le tour de l'école, et Sobek Ravini, l'instigateur de tout ceci, fut expulsé du village avec toute sa famille ! Kong le gorille, André le chimpanzé et tous les autres hurluberlus de la bande avaient pris pour trois semaines de travaux d'intérêts généraux. C'est que le maire, Nounours Sire Velours, ne faisait pas dans la dentelle !

C'est donc tranquillement que Tortue finit son mélange d'insectes, profitant de chaque moment, certaine que cette paix et cette solitude n'allaient pas durer. Rien qu'en quittant sa place – un coussin au sol placé devant une table basse – elle se fit aussitôt coller par sa sœur Reinette. Beaucoup moins indépendante que Tortue, elle ne pouvait rester seule plus d'un instant...

Rentrée en classe, Tortue prit sa place favorite – ce qui n'arrivait presque jamais – mais hélas sa sœur se plaça à côté d'elle.

– Encore en retard, mesdemoiselles ? J'ai beau être une grosse grenouille aux pattes toutes emmêlées, ma patience a des limites !

Maalia Loé cumulait les défauts aux yeux de Tortue : à la fois sa tante et son institutrice, elle n'hésitait pas à dénoncer chaque bêtise de ses chères nièces à leur maman, la terrible Déesse Grenouille. D'aucuns racontent que si Gorrig Kala devint sourd, les cris continuels de sa femme en étaient la cause !

Comme de bien entendu, toute la classe explosa de rire. Mais d'un seul geste de ses très longues pattes, la grenouille Maalia obtint le silence.

– Bien... Maintenant, ouvrez vos livres page vingt-sept. Nous avons beaucoup à apprendre, aujourd'hui.

Et la leçon commença. Un traité idiot sur les Rois de Francie du siècle dernier, juste avant que les guerres enlisent le royaume dans la Crise... et que toute forme de gouvernement aie disparue, faute de volonté et d'organisation.

Comme elle connaissait déjà cette partie de l'histoire sur le bout des palmes, Tortue relâcha très vite prise, une fois de plus... Dans sa tête, elle rejouait les scènes de comics, bandes-dessinées venues de la très lointaine Lauveria, par-delà les océans. Mais surtout, elle commençait à s'inquiéter pour Liony, le caïd de l'école. Depuis le fameux incident dans la crypte de l'église, il n'était jamais revenu en cours...

– Écoutes-tu un traître mot de ce que je dis, Tortue ?

Une fois de plus, Tortue sentit le regard de ses camarades peser sur elle. Elle se gratta la tête et haussa ses épaules riquiqui. Une nouvelle fois, les rires retentirent.

– C'est bien ce que je pensais... reprit l'intransigeante maîtresse. Pour demain, tu me recopieras les pages dix-sept à vingt-sept de ton livre d'Histoire ! Cinq fois !

Tortue aurait aimé se rebeller, mais elle savait que ça ne l'aurait menée à rien. Maalia attendit d'un regard appuyé que sa nièce termine d'écrire sa punition sur son carnet, et seulement après annonça la fin des cours.

– T'inquiète, il s'en tirera, ton amoureux ! cracha André juste avant de partir.

Que Tortue regarde Liony toute la journée n'était plus un secret pour personne, mais de là à dire qu'elle était amoureuse... Tortue encaissa cette remarque sans répondre et rentra chez elle, sa sœur à ses basques.

 

À la maison non plus, l'ambiance n'était pas au beau fixe... Gorrig, le père de Reinette et Tortue, avait bu plus que de raison. Vu tout l'argent que gagnait sa femme, le médecin en chef du seul hôpital de toute la région, il n'avait plus besoin de travailler. L'ennui, c'est que l'oisiveté lui pesait de plus en plus, au fil des années.

Comme Déesse Grenouille pestait contre les horaires du boulot, l'administration pourrie de l'hôpital, les clients qui n'en faisaient qu'à leur tête et patati et patata, Gorrig poussa un long soupir, prit ses cliques et ses claques, et partit en claquant la porte.

Tortue pleurait. Elle adorait son père et craignait qu'il ne revienne jamais. Sa sœur, Reinette, malgré son aspect « pot de colle » et son idiotie caractérisée, pouvait devenir la plus tendre de toutes les grenouilles. Alors que leur mère courait après leur père, les deux sœurs se serraient l'une contre l'autre.

– Ne t'inquiète pas... Demain sera un jour meilleur !

Tortue, en écoutant sa gentille sœur, regarda les étoiles, espérant y trouver un avenir radieux.