Le train... Des heures, des jours, presque une semaine que Dragonfire, un dragon bleu et jaune haut comme trois pommes, s'ennuyait. En face, ses parents, pas très grands non plus, ronflaient et envoyaient des filets de vapeur par leurs naseaux.

N'importe quel dragon de son âge jouerait à Vole-par-dessus-les-Remparts ou Brûle-ma-Pizza, mais pas Dragonfire. Lui, il s'échinait avec une feuille et un crayon, non pas pour se dessiner jouant sous les soleil, mais pour concevoir un téléporteur ! À sept ans, rien que ça !

Les dragons vivent deux fois plus longtemps que le plus vieux des hommes, mais Dragonfire était très pressé. Il voulait bien sûr voyager plus vite, et surtout qu'un beau jour ses parents deviennent riches !

Ses parents, Jamie et Freddie, ne roulaient pas sur l'or. Jadis, ils avaient acheté une belle maison dans les marais de Cagny-la-Peluche pour y élever leur fils en paix... Après avoir subi trois inondations et un feu de forêt, ces deux ouvriers au chômage ne pouvaient plus se permettre d'entretenir une telle propriété.

– Prochain arrêt, Peluscynthia, annonça la voix mécanique du train.

Peluscynthia, « la mine d'or de l'Asie », selon le site web. Dragonfire s'était beaucoup documenté sur le sujet. Première industrie de Nicolaïde, elle laissait travailler ses employés dans des conditions extrêmes : température très élevée, atmosphère suffocante, qualité de l'air bien en dessous des normes internationales... même les dragons y souffraient !

Évidemment, le patron, Key Oward, troisième fortune mondiale, rejetait toutes ces accusations. D'après lui, les conditions étaient « excellentes pour le bien-être des employés ». Excellentes pour le bien-être d'une roche en fusion, oui ! pensait Dragonfire.

– Ne t'inquiète pas mon chéri, tout va bien se passer, affirma une voix chaleureuse. Viens contre moi, mon Dragonou...

– Maman, tu ne sais pas dans quoi tu t'es embarquée ! s'emporta Dragonou. D'après le Jameson Post, l'usine se trouve juste sous un volcan en activité ! Un volcan, Maman, avec tes problèmes d'asthme...

– Ne t'inquiète pas fiston, dit la voix grave de son père, réveillé à son tour. Extraire et travailler des métaux rares... C'est ce dont j'ai toujours rêvé !

– Tu mens.

Une fois de plus, Dragonfire réalisait combien le fossé entre ses parents et lui était large. Ils le prenaient pour un gamin qu'on peut réconforter à son aise, qui ne comprend rien à rien au monde des adultes... En dragonneau surdoué qu'il était, il en savait plus que quatre-vingt dix pour cent des gens !

Les lumières du train se rallumèrent. Dragonfire colla la tête à son carreau. Son père et sa mère vinrent se tenir de part et d'autre de lui. Un petit dragon bleu, un petit dragon jaune, un tout petit dragon bleu et jaune. Si chacun d'eux possédait des ailes, aucun ne pouvait les utiliser. La Grande Guerre avait gravement endommagé celles de Jamie et Freddie bien avant la naissance de leur fils. Ce dernier avait quant à lui des ailes si atrophiées que sans rayons X, nul n'aurait su qu'elles se trouvaient là !

Derrière la vitre, une haute montagne à la crête surmontée d'une fumée noire les dominait de toute sa hauteur. Elle s'élevait à trois mille mètres d'altitude, au bas mot. Dragonfire se sentait écrasé par son poids.

– Le volcan ! Tu vois, j'avais raison, m'man !

La dragonne jaune, fatiguée, ordonna sèchement à son fils de se taire.

Un petit jingle sonore retentit. Jamie sifflota exactement le même air, lui qui avait une grande expérience des voyages en train.

– Votre attention s'il-vous-plaît. Arrivée à Peluscynthia, terminus du train. Merci de rassembler vos bagages et de vous diriger à l'avant du train. Prenez garde à ne rien oublier.

Ni une ni deux ! Dragonfire s'accrocha aux ailes de son père tandis que Freddie souleva leur unique sac, pas bien lourd. À l'extérieur, il faisait tout noir. Pas de doute, le train passait sous un tunnel !

Dans le couloir, c'était la cohue ! En dépit de leur petite taille, les larges ailes de Jamie et Freddie ne leur permettait de voyager que dans le train spécial animaux lourds, et ça se voyait ! Hippopotames et éléphants se bousculaient en poussant des cris monstrueux. D'autres dragons, bien plus impressionnants que Jamie et Freddie, dominaient tout le monde de deux têtes, au moins !

Le train s'arrêta. Plusieurs contrôleurs, de minuscules fouines, ouvrirent les portes donnant sur l'extérieur. Les animaux se déversèrent littéralement sur le quai, se marchant dessus et s’emplafonnant à qui mieux-mieux. Sans les sifflements répétés des autorités, on en serait vite venus à une bagarre générale !

Lorsque les passagers furent enfin disciplinés, Dragonfire et ses parents purent enfin sortir de la gare. Elle donnait directement sur l'usine, si bien qu'ils y pénétrèrent à l'instant même où ils quittèrent la salle d'embarquement. Et là, les trois petits dragons s'arrêtèrent de respirer. C'était merveilleux ! Sous une énorme plaque transparente, un ruisseau de lave circulait mollement, crachant de grosses braises qui crépitaient très haut au dessus de lui. Tout le long des parois de basalte, des techniciens soudaient et dessoudaient d'innombrables circuits électriques. Sur les rives de la coulée de lave, des dragons munis de masques blancs traitaient des rochers brillants ; avec des petits seaux totalement ignifugés, ils les plongeaient dans le magma en fusion. Dragonfire en était sûr et certain, ses parents seraient affectés là-bas.

Le jeune dragon, lui, resterait au sommet du complexe, assis sur une autre plaque transparente, à suivre des cours beaucoup trop faciles pour lui. Déjà, il se posait des dizaines de questions. Comment pouvait-il marcher sur une plaque transparente, donc conductrice de chaleur, juste au-dessus d'une coulée de lave, sans se brûler ? Comment ces plaques restaient-elles droites sans qu'aucune poutre ne les soutiennent ?

Si Dragonfire ne savait pas voler, il était promis à un brillant avenir. Un jour, il atteindrait le sommet, et deviendrait le meilleur ingénieur du monde !