Ça fait bientôt un mois et demi que l'incendie a eu lieu. Pourtant, à mes yeux, c'est hier que ma maison s'est enflammée. Depuis cette funeste nuit, dans tous mes cauchemars, Émilie Ravini donne des coups de poignard à ma mère en train de cracher ses poumons, incapable de se défendre.

« Borund ! » crie-t-elle. « Jules Boulier est-il ici ? En tout cas, sa mère a carrément le goût de poulet grillé ! »

À chaque fois, je me réveille en sueur, haletant, me massant la poitrine de peur que mon cœur s'arrête. Mon frère met un doigt devant sa bouche, pour m'intimer de me recoucher en silence. Je veille alors jusqu'à l'aube, hanté par une foule d'images qui reviennent sans arrêt.

Désormais, Simon et moi vivons chez le fermier Talon, dormant tous deux dans la même chambre, sur des lits superposés qui avaient servi au fermier lui-même lorsque son frère et lui s'entendaient encore, il y a plus de cinquante ans de cela.

Vacances ou non, du matin au soir nous travaillons d'arrache-pied. Nous trayons les vaches, moissonnons les champs, ramassons les pommes du grand verger... En échange, Talon nous offre de quoi manger et un endroit où dormir. Il prétend qu'il a besoin de bras pour l'aider – accomplir les tâches ingrates, plutôt – mais en réalité il veut nous faire bosser pour nous aider à oublier.

À la rentrée, Simon retournera à l'école communale, bien sûr, mais pour moi, hors de question que j'aille étudier à Paris ! Si nos parents avaient souscrits à une meilleure assurance, nous aurions reçu une aide pour nos reloger, mes études auraient été payées... Mais nous avons rien de tout cela. Quant à Talon, ruiné par une sombre affaire d'héritage, ne peut se permettre de me louer un appartement sur l'année dans la Ville Lumière.

En incendiant ma maison, Émilie Ravini n'a pas seulement tué mes parents ; elle a brisé tous mes rêves. Jamais je ne deviendrai avocat.

– Ju, tu vas arrêter de rê... rêvasser ? me gronde mon frère. Viens, y a du boulot !

Simon, très débrouillard pour son âge, prend les choses en main à la ferme. On pourrait croire qu'en tant que grand frère, c'est moi qui l'aide à retrouver le sourire, à affronter cette nouvelle vie... En réalité, c'est tout l'inverse : à chaque fois que j'en ai besoin, Simon me remonte le moral, en me racontant des histoires drôles dont il a secret ou en déclenchant de grandes batailles de lancer de paille par exemple. Il faut dire que les ballots de paille et les meules de foin ont bien souffert depuis notre arrivée !

Malgré sa bonne humeur apparente, la lueur de l'enfance a complètement quitté les yeux de Simon. J'espère qu'un jour il saura se rassurer aussi bien qu'il me rassure...

Retournons à nos moutons, ou plutôt, nos vaches. En cette matinée du 27 août, je pars à la traite des trois bêtes de Talon, merveilleusement supervisée par mon petit frère. Sur les carreaux de l'étable, des trombes de pluie s'abattent sans discontinuer, ce qui annonce une très mauvaise journée. Pourtant, un mince rayon de soleil m'anime, aujourd'hui. Ce soir, je retrouverai Jean, Daniel et Lucas lors de l'anniversaire d'une amie commune, que je n'ai pas vu depuis son déménagement à Lyon il y a des années. Pourtant, c'est elle qui m'a contacté en premier le lendemain de l'incendie – par chance, j'avais gardé mon téléphone dans ma poche de jean. Elle tient à fêter sa majorité dans la salle des fêtes de Gaudricourt. C'est la seule et unique fille dont je suis tombé amoureux. Elle s'appelle Veronica.

Au terme de notre harassant travail, Simon m'accorde le droit de prendre une pause. J'ouvre mon téléphone, seule relique de ma vie perdue. Cinq nouveaux messages, dont trois pubs de je-ne-sais-quelle boutique de vêtements, et tout de même deux messages de soutien : un de Veronica, l'autre de mes grands-parents. Ces derniers refusent catégoriquement de s'occuper de nous, mais ils ont le toupet de nous demander des nouvelles tous les deux jours ! Je dédaigne le message familial et réponds à ma vieille amie.

Pendant ce temps, Simon allume la radio d'avant-guerre. Depuis l'incendie, il s'est trouvé une passion pour les informations. Même celles qui ne sont absolument pas de son âge, il les écoute en boucle.

– Jules, viens voir ! crie-t-il tout d'un coup. C'est trop zarbi, ce qu'y disent !

Je grommelle mais m'exécute quand même. Même si les infos me passent par-dessus la tête, je dois montrer à mon frère que je m'intéresse à lui.

– Flash spécial ! piaille la voix brouillée par la mauvaise réception. L'expédition de Catherine Bay en Égypte, forte en promesses de nouvelles découvertes, vient d'être annulée...

– Tu sais très bien que je me contrefiche de l'archéologie... soupiré-je, légèrement déçu.

– Écoute jusqu'au bout ! Y a deux minutes, ils ont annoncé un truc dément !

J'écoute donc la suite de l'émission, malgré que, depuis l'incendie, tout ce qui a trait à l'archéologie me dégoûte.

... en effet, le jeune professeur Paul Waterson est porté disparu. On raconte qu'il aurait disparu subitement, juste après avoir dégradé une stèle antique. Certains scientifiques parlent même de téléportation...

– Si ça tombe, Maman et Papa ont disparu, comme ça – Simon pousse un sifflement évocateur – et là ils sont ailleurs, en train de nous chercher... Non, mais, ça va pas la tête ?

Je viens d'éteindre la radio. Je refuse que mon frère écoute des sottises de ce genre et se berce de faux espoirs à longueur de journée.

– Laisse ce Paul Waterson là où il est. Tu entends ? La pluie se calme. Allons remettre en place les serres. Comme tu l'as dis, on a beaucoup de boulot pour aujourd'hui...

Nous repartons travailler, en tâchant de ne plus reparler de cette disparition d'égyptologue...

 

Au crépuscule, je dis au revoir à Talon et à Simon, m'attardant sur ce dernier.

– Je veux pas dormir tout seul ! geint-il, ce qui est loin d'être son habitude. Reste, j't'en prie !

Je recoiffe ses cheveux bouclés, en grattant très fort comme le faisait notre mère.

– Tu n'as pas à t'inquiéter, frérot. Tu as arrêté d'avoir peur du noir bien plus tôt que moi ! Tout va bien se passer. N'oublie pas, Talon dors avec toi. Avec sa carrure d'ours, il te défendra contre tous ceux qui te veulent du mal.

Le fermier exhibe alors ses biceps avec fierté. Simon éclate de rire.

– Ok, ça va aller. Mais reviens vite !

– Je te le promets, demain matin je serai à tes côtés.

Les adieux larmoyants touchant à leur fin, je pars à la salle des fêtes en faisant de grands signes à Simon. Au bout de la petite rue, je prends soin de tourner à gauche, ce qui rallongera le trajet mais m'évitera de passer devant les restes de ma maison. Je ne veux pas repenser à ça alors qu'une grande soirée s'annonce.

Soudain, alors que je longe tranquillement le champ à deux pas de la grand-place, les odeurs de fumier et de pesticides caractéristiques de Gaudricourt disparaissent. Machinalement, j'entame un geste pour me moucher, mais découvre que je n'ai plus ni nez, ni main. Je jette des regards paniqués dans toutes les directions et là, si j'avais un cœur, j'aurais eu une grosse crise d'apoplexie : les chemins d'ordinaires très droits se tordent dans tous les sens, comme des spaghettis qu'on enroule autour d'une cuillère.

Le monde adopte la belle courbure bien lisse de l'intérieur d'une sphère. Je vois tout en même temps, mais je ne comprends pas vraiment ce nouvel environnement, cette nouvelle dimension en quelque sorte. Incapable de résister à la force qui m'attire vers le ciel, je concentre toute ma volonté sur un objectif précis : sortir de cet immonde cauchemar. Et là, pour couronner le tout, que vois-je sur le plancher des vaches ? Mon corps, qui s'éloigne à toute vitesse...

Soit je suis mort, soit... Non, si mon « âme » s'envole comme ça dans le ciel, c'est forcément car je suis mort ! Quoi qu'il en soit, je sens une puissance infinie bouillonner en mon sein, une puissance que j'ai déjà ressentie – probablement – et que j'ai depuis longtemps oubliée. Une puissance que je ne peux absolument pas utiliser.

La force inconnue ne me tire plus vers le haut. Elle m'entraîne vers l'Ouest, ce qui me permet d'admirer un merveilleux coucher de soleil. Dire que ça sera mon dernier... Je repense à mes trois amis ainsi qu'à Veronica, qui m'attendent de pied ferme dans la salle des fêtes. Quand l'un d'entre eux aura-t-il l'idée de m'appeler pour savoir où je suis ? Quand s'apercevront-ils que Jules Boulier les a quittés ?

Après avoir parcouru des dizaines de kilomètres, tout s'arrête. Vous connaissez, la sensation qu'on ressent dans les montagnes russes, juste avant d'entamer la pire descente ? Moi, je l'ai maintenant, sous la forme d'une espèce de boule d'énergie perchée tout en haut du ciel.

Et puis, ça y est, le wagon descend. Finie, la vision à trois cent soixante degrés. Rien que le sol, tout en bas, qui m'attend à bras ouverts. D'ordinaire, je n'ai pas le vertige, mais là c'est insoutenable. Propulsé par une déflagration qui ferait démarrer une fusée, je plonge vers la terre tel une pierre jetée depuis les nuages. Une pierre qui va bientôt exploser.