Mojulkia

Présentation du blog

Bienvenue sur le blog Mojulkia !

Auteur en quête d'une maison d'édition, je suis ravi de vous présenter mon univers. J'ai terminé le tome 1 de mon premier cycle de romans, La Pierre des Âmes, dont je présente quelques chapitres ici. Vous pouvez lire et commenter tous les textes présents ici, des extraits de romans ou des nouvelles, toujours dans le thème de la science fiction et du fantasrique.

Merci à tous mes lecteurs !

Atrianas (Julien Ducrocq)

PS : Je rappelle que selon les articles L.111, 112 et 113 du code la propriété intellectuelle, je déclare que mes droits d'auteur sont attachés à l'ensemble des  textes publiés sur le présent blog. Pour une utilisation commerciale de ce qui précède mon consentement écrit est nécessaire en tout temps !
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10 juin 2017

Staring the bird - Partie 2

Après des heures et des heures passées sans elles, à rester jour et nuit aux côtés des siens qui me la rappelaient sans cesse, je faillis péter les plombs. Il fallait que je fasse quelque chose. Avant d'exploser, je confiais à un de mes frères le soin de s'occuper des réfugiés à ma place, et partis.

Planant au-dessus les plaines brûlées puis délaissées par les hommes, je décrivais des cercles à la recherche d'un fruit. Si les miens leur préféraient les insectes ou la vermine blanche, je savais qu'elle, elle aimait les groseilles ou les morceaux de poire.

Mes ailes allaient rendre l'âme lorsque je découvris enfin le verger qu'il me fallait. À moitié détruit par la folie des hommes, il exposait encore des pommes belles et bien mûres, en assez grande quantité pour que j'eus le choix. Bien sûr, il y en avait de très grosses, qui auraient nourri une dizaine d'oiseaux pour toute une journée, mais pour les transporter jusques aux cieux, une autre paire de manches.

Après plusieurs tours et retours, je dénichai enfin le fruit qui convenait. Il était tombé de l'arbre et coupé en d'eux de telle sorte que je n'aurais eu aucun mal à le porter. Par chance, les vers l'avaient épargné, peut-être grâce à la boue qui recouvrait en partie sa peau verte. Je le pris en bec et montai vers mon clan.

Grisé par la certitude qu'elle adorerait ce cadeau et se déciderait enfin à me parler, je volai si vite que je ne mis qu'un instant à rejoindre la gigantesque nuée d'oiseaux que le vieux sage comptait cacher. Tandis que je m'efforçais de retrouver l'ange, mes camarades piaillaient en ouvrant de grands yeux ronds. S'ils m'en voulaient, quelle importance, quand une belle vous attendait ?

Hélas, ce ne fut guère elle que je trouvai.

– Fais attention, Starly ! héla mon père. C'est un peu trop lourd pour tes pauvres pattes, laisse-moi t'aider !

Tout le monde alentour éclata de rire, mais le patriarche demeura d'un sérieux mémorable. Son regard avait une dureté exemplaire. Ne t'avise jamais plus de me désobéir, me criaient ses yeux.

– Laissez-le, plaida quelqu'un. Mes parents peuvent très bien se débrouiller tous seuls, j'en suis sûre.

Je levai les yeux et la vis. C'était elle. Comme un chevalier sauvant une demoiselle en détresse, elle se plaçait entre moi et mon père. Sauf que j'aurais dû être le chevalier.

Une étincelle indéfinissable brilla dans l’œil de mon père.

– J'en attends davantage de lui. Ainsi que de toi.

Père attrapa au vol la demi-pomme, pesta sur ces jeunes qui s'en vont chercher des cadeaux pourris, et la laissa choir. Pour couronner le tout, il mordit l'ange au cou et la contraignit de le suivre. Il avait gagné : moi, son propre fils, je le haïssais.

 

Tandis que le fracas des combats résonnaient en contrebas, tandis que les esprits du climat hésitaient entre averses impromptues et violentes bourrasques, un événement que je n'escomptais plus se produisit : par le biais de son propre frère, l'ange me donnait rendez-vous ! Pour la nuit même !

 

Après avoir passé toute la journée à n'attendre que cela, je me posais sur la plus haute branche du plus haut chêne de la forêt et attendis celle qui m'était si chère. Le soleil se coucha, les étoiles apparurent une par une, le ciel perdit toutes ses couleurs... mais elle n'arrivait pas. Que faisait-elle donc ? Sérieusement inquiet, je commençai à me préparer un nid, plutôt pour éviter de penser à elle que par réelle nécessité. En vain, car je n'avais que cette satanée femelle en tête.

Juste avant que je ne perde espoir, l'ange arriva. Nimbée dans un éclat d'argent, elle atterrit sur la branche sans lui faire imprimer le plus imperceptible mouvement.

– Désolée, on m'a retenue, chanta-t-elle de sa voix mélodieuse.

Je restais coi ; je ne pouvais tout bonnement lui répondre quoi que ce soit.

Nullement gênée, elle se frotta l'aile, langoureusement à en craquer.

– Comment t'appelles-tu ? demanda-t-elle innocemment. Moi, c'est Phoenix.

– Phoenix... répétai-je en rêvassant.

– Tu t'appelles comme moi ? roucoula-t-elle. C'est bien ce que je me disais... Ma famille n'est pas du tout originale.

Devant sa bêtise – feinte ou non – je retrouvai pour de bon l'usage de la parole.

– Je... Je m'appelle Starling, balbutié-je. Je suis le fils du commandant Eagle.

Elle me fit un clin d’œil.

– En fait, je le savais déjà, avoua-t-elle en gloussant. Ton père m'a beaucoup parlé de toi.

Un coup de tonnerre retentit au loin. On va mal dormir, cette nuit... pensai-je.

– Parlé de moi ? En tant que son dernier fils, je ne représente rien pour lui ! Un moins que rien, voilà comment il me voit.

Phoenix me donna un petit coup d'aile, pour me ramener à la réalité.

– Justement, il attend que tu fasses tes preuves. Aux aurores, il te confiera ta première mission. On compte tous sur toi, Starling.

Finalement, Phoenix sonne très bien avec Starling. Le mieux, ça aurait été qu'elle passe la nuit avec moi, mais c'était beaucoup trop beau pour être vrai. Elle me fendit le cœur de ses yeux d'argent, sauta du chêne et prit son envol.

– Attends ! Tu vas retourner avec lui ?

– Je n'ai pas le choix, avoua-t-elle d'une voix triste. Il me protège. Un jour, les choses changeront peut-être. Rappelle-toi, je compte sur toi, Starling.

La pluie tomba. Je me recroquevilla contre le tronc de l'arbre, sans détacher les yeux de ma belle colombe. Phoenix disparut, mais son espoir resta.

 

Promu général en chef, je gravissais les sentiers de la gloire. Sous un ciel arborant les couleurs de la victoire, je mettais fin aux guerres des hommes, détruisais pour de bon leurs grosses machines destructrices de mondes. Devant mon immense popularité, mes grands frères s'inclinaient à mon passage, tandis que les femelles se battaient pour moi. J'éclipsais à tel point mon père que le pauvre en était réduit à picorer nos restes, caché dans l'ombre.

La nuit, je la partageais avec ma chère et tendre, la seule que j'aimais vraiment. Elle me murmurait des paroles insensées, et faisait des choses qui m'envoyèrent voler aux anges. Elle m'offrait une nuit magique. Une nuit dont je me souviendrais jusqu'à la fin de mes jours.

 

– Hé, réveille-toi ! hurla quelqu'un. Le chef veut te voir, tout de suite.

J'ouvris les yeux. La réalité emplit mon cœur d'une profonde déception et lentement s'effaça le rêve. Finie la popularité de star. Finies, les nuits blanches où se conjuguaient bonheur et volupté.

– On se dépêche !

Non sans ronchonner, je m'empressai de décoller à la suite de mon camarade qui me mena droit à l'imposant hêtre que Père avait choisi pour dormir.

– Bonjour, fils ! cria-t-il avant même que j'entrepris de me poser. Bien dormi ? Tu dois avoir faim, non ? Mange donc ça !

Il me confia un ver, à la manière d'une mère faisant la becquée à son fils. Bien qu'il fût très bon, je le recrachai avec dépit.

– Je ne suis pas un oisillon ! beuglai-je avec rage. Père... Que voulez-vous de moi ?

– Et moi qui croyais que tu m'aimais bien... soupira-t-il. C'est cette Phoenix, n'est-ce pas ? Elle te ronge le cœur plus vite que tu goberais ce pauvre ver...

Sans nul signe avant coureur, il me frappa si fort que je manquai tomber de l'arbre. À l'aide d'une branche, je me massai la tête, meurtrie.

– Fils, je refuse que tu me déshonores. Tu es un guerrier, pas un idiot coureur de jupon. Quand tu auras la gloire, tu auras toutes les filles que tu voudras. En attendant, tiens-toi à carreau.

Frappé en plein cœur, je me vis baisser la tête et me renfrogner, comme un petit qui boude. Sauf que je ne cessai de regarder mon père, et faisais le maximum pour me retenir de me défiler. J'aurais dû me défendre, quel droit avait-il de m'insulter ? Cependant, paralysé par la peur, je n'osais rien faire.

– Bien. Maintenant, tu peux m'écouter.

 

Un ou deux jours auparavant, les éclaireurs avaient repéré un clan ennemi, enfin, qui avait toujours méprisé mon père. Tel un de ces hommes qui se bataillaient sur le plancher des vaches, cet oiseau se croyait en guerre ouverte. Ainsi, il attaquait les autres clans selon une stratégie minutieusement calculée, et punissait les traîtres et les déserteurs. Il aurait fait un meilleur humain qu'oiseau.

Enfin, tout cela importait peu. Reste que ce clan nichait dans une magnifique vallée, épargnée par les duretés de la guerre, mais où les hommes avaient l'habitude de tuer les plus faibles des nôtres. La chasse, cela s'appelait. En choisissant un tel lieu, les ennemis savaient que personne ne s'aventurerait à les embêter.

Personne, excepté moi. Ragaillardi par les beaux yeux de Phoenix, j'approchai à grands coups d'aile de leur base centrale – un simple reste de maison en briques. Là-bas, j'y trouverais assez de nourriture pour tous nous nourrir sans qu'il n'y ait de jaloux. Ça allait être tout sauf facile, mais telle était ma mission.

J'atteignis rapidement les hauts murs du QG. Ni homme ni oiseau ne m'avait remarqué, j'en étais très fier. Quand je reviendrais, je m'en gargariserais auprès de toute la troupe, le crierais sur tout les toits, dans le seul but que Phoenix me remarque. Quoi qu'ait dit mon père, il ne me pouvait m'interdire de me rapprocher d'elle.

Doucement, je me faufilai par le soupirail des sous-sols. À peine entré, je me plaquai contre le mur, baigné de ténèbres. À l'instar de l'oiseau modèle que je fus, je jetai un coup d’œil d'un côté puis de l'autre, avant d'avancer. Furtivement, je glissai d'ombre en ombre sans oublier de chercher vers, fruits ou graines, dans les trous des murs, sur le sol... sans succès. Malgré tout, j'étais déterminé à ne pas abandonner. Je retournai chaque débris, inspectais chaque latte. Je ne pouvais me permettre d'échouer.

La lumière déclinait dangereusement. Bientôt, des personnes mal intentionnées allaient pouvoir m'attaquer sans même que je puisse les voir. Et alors, en haut d'une poutre dans un coin très dur d'accès, je trouvai ce que je voulais : un nid d'insectes. De vermisseaux, pour être plus exact. Un repas de choix.

J'agrippais minutieusement mon butin lorsque quelque chose me plaqua par terre. Sonné par la chute, je ne pus repousser les deux oiseaux furibonds qui se jetaient sur moi. Ils commençaient à me picorer le corps, comme si j'étais déjà mort, mais je n'avais guère l'intention de les laisser faire. Rassemblant force et courage, je fis un grand cercle qui renversa l'un d'eux. Le second, je l'estourbis d'un coup d'aile. Lu, je n'en entendrais plus parler de sitôt. L'autre, en revanche, n'avait pas dit son dernier mot. De son bec crochu, il m'érafla le poitrail. Une douleur aiguë me traversa le corps. Mon sang s'écoulait, goutte-à-goutte, sur le sol. Mais je ne pouvais le laisser gagner. D'un bond, je fondis sur lui et entre mes serres lui déchiqueta les ailes. Affolé, le pauvre prit la poudre d'escampette.

YAHOU ! J'avais étalé ces armoires à glaces en moins de temps qu'il ne faut pour crier « victoire » ! Qui aurait pu en dire autant ?

Le cœur plein d'orgueil, je bombai le torse puis poussai un cri de guerre long, puissant, irrésistible. Cela ne faisait aucun doute, j'étais invincible.

Impatient de retrouver ma belle Phoenix, je sortis en trombe du QG, sans prendre la moindre précaution. Après tout, qu'avait à craindre un héros ?

 

– C'était un faisan qu'il fallait abattre ! criait Hans. Un faisan ! Pas une de ces saloperies d'étourneaux !

L'autre homme, un certain Eric, soupesait le cadavre tout frais de sa proie.

– Ces piafs, tous les mêmes ! Regarde moi ça... Une chair bien juteuse. M'est avis que ça sera meilleur que la bouillie qu'on nous sert.

– Tu l'as dit ! acquiesça l'autre. Ne le répète pas au cuisinier.

– Vaut mieux pas, c'est sûr... Allez, mangeons-le, camarade, et qu'ça saute !

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Staring the bird - Partie 1

Réponse à un défi d'éccriture sur Scribay, cette nouvelle a été très appréciée pour son originalité.

Les blocs de métal sifflaient dans les airs puis s'abattaient sur le sol dans une pluie de sang et de rage. En bas, les hommes couraient dans tous les sens, se bousculant dans une cohue inextricable ; en haut, le ciel s'embrasait, se déchirait dans la terreur. Les nôtres, quant à eux, tombaient encore et encore dans un rythme mortel. Ceux qui étaient assez conscients pour penser prirent les autres sous leurs ailes et s'enfuirent le plus loin possible de la boucherie. Sauve qui peut !

Rassemblés dans les champs, les survivants pansaient leurs plaies. Qui se pelotonnant dans un coin, qui nourrissant ses petits, nul n'avait le cœur à écouter un discours. Pourtant, le patriarche s'avança et parla :

– Mes frères, mes sœurs. Vous comptez vous reposer, vous cachez en attendant que ça se calme... et moi je vous dis : partons ! Partons, mes frères, quittons ces terres maudites ! Ici, les nids sont douillets, les journées chaudes et les nuits douces, mais je vous le répète encore : nous devons partir, et le plus tôt sera le mieux !

Un des vieux sages émit un sifflement aigu pour attirer l'attention et prit la parole.

– En ce moment, les terres du sud sont froides et hostiles... Ne serait-il pas plus intelligent de nous éparpiller, de disparaître à leur vue, pour ensuite attendre la saison des migrations ?

D'un coup d'aile, le patriarche lui cloua le bec. La foule amassée là ne pipa mot.

– Disparaître ? Tu te fiches de moi, vieillard ? Mieux vaut essayer de faire disparaître le soleil ! ironisa-t-il. Au contraire, tous ensemble, nous devons nous envoler le plus loin possible. En temps de crise, il faut changer ses habitudes. Guerriers ! Je compte sur vous pour veiller sur les femmes et les enfants. Si jamais vous manquez à votre devoir, je m'assurerai personnellement de votre cas.

Les ailes baignées de lumière, rémiges déployées dans le vent, le patriarche réunissait tous les attributs d'une figure divine. Et pourtant...

– Je place de grands espoirs en Starling, mon fils. Demain, il œuvrera pour la communauté. Pour la toute première fois, il défendra d'autres vies avant la sienne. Qu'il ne me déçoive pas.

Les yeux du commandant me transperçaient d'un éclair jaune. Le commandant, mon père. Un père qui ne s'était jamais occupé de moi – il possédait une quinzaine de fils tous plus grands et plus forts – mais mon père tout de même. Mon plus grand honneur, le rendre fier de moi.

– Et que la marche commence !

 

Lorsque le soleil se leva, nous étions fort loin de toute ville humaine, mais le fracas de la guerre persistait. Là, des mortiers sifflaient, là-bas des coups de feu s’échangeaient, ici-bas, on en pendait en masse... Jamais je n'ai compris pourquoi les hommes se faisaient tant de mal à eux-mêmes.

Nous survolions la forêt des noires épines lorsque l'on m'avertit que mon père avait sauvé de pauvres innocents des griffes des carnassiers. Le patriarche me mandait. D'un coup d'aile, j'arrivai à ses côtés.

Les oiseaux qui l'accompagnaient étaient pour la plupart beaucoup plus petits que nous. Seule une très grosse femelle pouvait rivaliser avec les miens, et encore, seulement s'il était jeune et maigrichon comme moi. Mon père, quant à lui, paraissait tout essoufflé. Il regardait la matrone méchamment, comme si elle lui avait donné du mal. Enfin, il s'adressa à moi :

– Je veux que tu t'occupes de ceux-ci... dit-il d'un ton las mais sec et sans réplique. Ils me donneraient du mal... Veille à ce qu'ils n'aient ni faim ni soif.

J’acquiesçai docilement, m'approchant doucement des réfugiés. La plupart se lissaient les plumes sans même daigner me regarder. Pour engager la conversation, je demandai à la matrone comment elle s'appelait, mais celle-ci me flanqua un coup d'aile qui me fit voir trente-six chandelles. Mon père gloussa ouvertement – geste pire que s'il m'avait craché dessus – et prit la fuite. Pour la première fois, je le détestais. Tout en fixant les yeux noircis de haine, je me surpris à penser qu'il lui arrive malheur. Et soudain apparut l'ange. Cet oiseau, guère plus gros qu'une poire, s'avérait néanmoins la plus belle créature que j'avais jamais vue. Ses ailes de jais, son cou élancé, ses longes plumes argentées, elle avait tout pour plaire. Je lui fis la cour, chantai autour d'elle, lui montrai que j'étais le plus fort de tous les oiseaux... enfin, j'aurais voulu le faire. Quelque chose, en moi, me maintenais paralysé. Aller vers elle... J'aurais plus facilement picoré mon propre cœur.

La belle me dépassa sans réaliser que j'étais là. Elle voletait à toute vitesse vers le soleil. Non, pas vers le soleil... mais vers mon père.

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09 juin 2017

Garshéa

John Smith portait un nom très ordinaire, personne ne faisait attention à lui, aussi il passa sa vie à essayer percer. Comme il ne possédait pas le moindre talent pour le chant et était terrorisé par la profession d'acteur, il décida de devenir explorateur, celui qui découvrirait des terres que personne n'avait jamais foulées.

Sa scolarité exemplaire et ses études à Cambridge lui donnèrent un accès direct à la NASA, où il travailla comme astrophysicien. Il grimpait les échelons, devenait chef d'équipe et visait le poste de président, mais il gardait toujours en vue son objectif initial : explorer. Tandis que ses collègues s'enfermaient dans des calculs interminables, cherchaient comment envoyer des hommes sur Uranus ou tentaient de trouver une jumelle de la Terre, John Smith visait beaucoup plus haut.

Le 21 décembre 2112, le scientifique fêtait ses cinquante ans, et il comptait sur l'occasion pour faire forte impression. Depuis plusieurs années, il volait des composés high-tech et les rassemblait chez lui. Comme il n'avait ni femme ni enfants, il passait son temps libre dans son atelier à jouer au MacGyver. Et toutes ces heures de bricolage avaient enfin fini par payer.

Pour son cinquantième anniversaire, l'homme avait invité tous ses amis et collègues, y compris ceux qu'il connaissait le moins. Il avait commandé des plats incroyables – la plupart français – au meilleur traiteur de la ville et acheté les meilleurs vins. Il comptait à tout prix impressionner ses convives.

Lorsque tout le monde eut bien mangé et bien bu, j'ai fait descendre tout le monde dans mon atelier, au sous-sol. C'est à ce moment-là qu'à la stupéfaction générale il dévoila une machine incroyable : de la taille des ordinateurs des années 1950, elle était constituée d'innombrables processeurs de la toute dernière génération. Un énorme générateur commandait une vingtaine de bras en étoile qui pointaient dans toutes les directions.

– Admirez ma création ! Avant que je disparaisse, sachez qu'aucun Smith, aucun américain, aucun être humain n'a réalisé une telle prouesse avant moi ! Mesdames et messieurs je vous présente la porte d'accès aux univers parallèles !

John appuya sur un gros bouton rouge. Le générateur se mit en route avec un choc qui fit trembler toute la maison. Dans un vacarme indéfinissable, l'étoile commença à tourner. Ses convives n'en croyaient pas leurs yeux. La plupart hurlaient et couraient dans tous les sens, mais les plus raisonnés appelaient déjà la police. Dans un éclat aveuglant, le savant fou disparut devant ses convives époustouflés.

Pendant que tous croyaient John Smith définitivement désintégré, ce dernier jubilait. La communauté scientifique réfutait encore l'existence des univers parallèles, et pourtant, lui, un homme très intelligent mais livré à lui-même, avait réussi à en trouver un. À présent, il se trouvait sur une planète en tout point identique à la Terre, dont les habitants avaient choisi des chemins différents pour évoluer. John Smith espérait trouver un moyen de revenir, pour faire part de ses découvertes et devenir très célèbre, mais il savait pertinemment que c'était pratiquement impossible.

Tant de questions fourmillaient dans sa tête. Allait-il rencontrer des hommes de l'Âge de Pierre, une armée de fourmis géantes, ou encore une meute de raptors ? Serait-il emprisonné par les nazis ?

De prime abord, John fut terriblement déçu. Une forêt d'arbres tropicaux très colorés et de fleurs à l'odeur apaisante qu'animaient de multiples petits animaux un peu étranges, très semblables à des lémuriens. Une jungle verdoyante, qui aurait fait rêver n'importe quel explorateur digne de ce nom. Mais ce n'était pas la forêt vierge que John souhaitait explorer. Lui, il voulait rencontrer une civilisation, faire comprendre à des autochtones qu'il était venu tout exprès d'un autre univers pour les rencontrer. Même si la population avait été aussi arriérée que les médiévaux du temps de l'Obscurantisme, il aurait essayé de la convaincre.

Des gravures sur un tronc de palmier attirèrent l'attention de John Smith. Elles lui donnaient une impression familière, mais lui paraissaient bien mystérieuses. Si seulement il avait son frère, un archéologue de renom, avec lui...

Un bruit lui fit lever la tête. En haut de l'arbre dont il examinait le tronc, un humanoïde bandait son arc. John leva les mains bien haut et cela eut un effet très déroutant. L'autochtone se mit à rire, enfin à produire un son guttural qui ressemblait à un rire. Il lança une flèche, l'instant d'après John n'était plus au même endroit. Autour de lui se tenait une assemblée de bipèdes à la peau verdâtre et aux très longs cheveux. Leurs visages portaient un sourire radieux et des yeux d'enfants. L'innocence à l'état pur.

L'endroit, une salle vraisemblablement creusée à même le tronc d'un arbre, démontrait une certaine forme d'intelligence. Des sièges moelleux à souhait offraient un confort inégalé. Des petites fenêtres reliées à un ingénieux systèmes de poulies pouvaient s'entrouvrir, de façon à avoir une taille complètement modulable. La même ouverture pouvait à la fois servir de porte ou de petite bouche d'aération. Ainsi, la pièce restait constamment à une température très agréable, ce qui n'est pas toujours le cas chez John Smith. Ce dernier devinait que ces créatures, si étranges soient-elles, devaient bien posséder un langage. Alors, il fit comme dans les films de son enfance, il posa la main sur sa poitrine et dit son nom.

– Garshéa.

Tous ont prononcé cette réponse exactement en même temps, comme si leurs esprits étaient liés entre eux. Leurs yeux, naguère si purs et innocents, reflétaient une immense peur. Ils discutèrent entre eux, un mot ressortit particulièrement : Numenda. John n'y comprenait plus rien. Il sortit son smartphone de sa poche, avec appli traducteur ultra-intelligent qu'il avait payée très cher spécialement pour une situation comme celle-ci.

John Smith n'avait fait de si grave erreur. Au moment où il alluma l'appareil, des ultrasons furent émis, que les indigènes perçurent comme un bruit, une plainte insupportable. Ils se bouchèrent leurs oreilles pointues mais rien n'y fut. Ce n'est qu'au moment où John comprit et coupa enfin son téléphone qu'ils purent enfin retrouver leur calme.

Mais il était trop tard. Le mal était fait. Les indigènes touchés ne pourraient plus jamais entendre si bien qu'avant, et une rage profonde avait pénétré leur cœur. Aussi, l'un d'eux prit un couteau de chasse et roua de coup le pauvre John Smith, qui perdit la vie juste après avoir accompli son rêve.

Garshéa, une planète composée de villages tribaux tous amis, qui n'avaient jamais connu la moindre escarmouche la plus brève fût-elle, perdit sa cohésion. Ceux qui avaient rencontré John, l'homme d'un autre univers, l'étranger qu'il n'avaient jamais compris, devinrent violents et agressifs. Lorsqu'ils voyageaient, ils menaçaient tous ceux qui ne pensaient pas comme eux. Ils frappaient ceux qui leur refusaient un échange qu'eux seuls jugeaient équitables. Peu à peu, ils devinrent mauvais. Ils recouvrirent de sang leur propre avenir.

Garshéa, Numenda. Deux mots qui signifient littéralement : « Notre Monde » et « Étranger ».

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06 juin 2017

La licorne de l'insomnie - partie 2

J'ai une main froide dans le dos. Je fais volte-face, prêt à me battre. Un démon costaud me caresse le dos, précisément celui que j'avais renversé. Il me regarde, les yeux emplis de pitié.

– Bois ça, m'ordonne-t-il d'une voix rauque. Moi, c'est Jacques-Henri de Belphégor, mais tu peux m'appeler Bel.

Assoiffé, je porte à ma bouche la gourde que l'on me donne et bois à grosses gorgées. Je manque m'étrangler. Le liquide très fort me brûle la gorge. Je ne peux m'empêcher de tousser et de régurgiter.

– Fais attention, mon pote ! Il faut y aller doucement avec ces choses...

– C'est dégueulasse ! craché-je. Comment voulez-vous me faire boire ça ?

– Cette boisson si dégueulasse s'appelle nectar, m'explique Bel posément. Tu vas devoir t'y habituer, si tu veux faire un bout de chemin avec nous.

Je me prépare à protester lorsque Bel pose un doigt sur mes lèvres.

– Dis, chef, tu t'appelles comment ?

J'hésite avant de lui répondre. Puis-je lui faire réellement confiance ?

– Camille Zagan. Mais... qui êtes-vous ? Et que... que faites-vous ici ? C'est un cimetière ! Montrez un peu de respect ! m'emporté-je, accablé par ces dangereux pilleurs de tombes.

– Nous n'avons pas grand chose à faire de nos journées... soupire Bel. Marauder dans la cambrousse et effrayer les vielles femmes, ça casse pas trois pattes à un canard ! Alors quand un groupe comme The Unicorn se déplace, tout le monde vient le voir !

Intrigué, je jette un œil sur la scène. Des démons encore plus horribles que les autres montent un ampli et sortent des instruments. S'ils n'ont pas perdu de bras ni de jambes, leurs figures n'ont quasiment plus rien d'humain. Garnies d'un nez crochu, envahies de verrues ou calcinées, elles ont de quoi remplir mes cauchemars pendant des années !

Leurs instruments, en revanche, me font rêver. Une grosse caisse où dansent des feux follets, des guitares et des basses en forme de flammes, un synthé rouge démoniaque. Je mets ma colère de côté. Ils branchent leur ampli et émettent des sons que je n'ai entendu nulle part ailleurs. Parfois sur-saturés, parfois purs et cristallins, ils me donnent envie de pleurer. Les artistes font aussi des vocalises incroyables, du suraigu au rauque absolu, grimpant aisément toutes les octaves.

– Tu comprends, maintenant ? Le concert n'a même pas encore commencé, et c'est déjà la folie !

Le brave Bel a raison. Le public applaudit, ovationne, chante avec The Unicorn. Les tombes sont retournées, écrabouillées, dévastées, mais je n'y fais plus vraiment attention. Que dire de plus ? Ceux qui n'ont pas remis leur masque me dévoilent des visages d'êtres humains. Parmi eux, il y a des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards. L'enthousiasme de ces gens m'emporte. Qu'importe qu'ils détruisent des cimetières, qu'ils abattent des arbres, qu'ils rasent des villes entières ! Je brûle de découvrir de quoi ils sont capables !

De toute ma vie, je n'ai vu qu'un seul concert, avec ma famille, dans la salle des fêtes du village voisin. C'était un méli-mélo de chansons paillardes si mal chantées que j'en ai encore des acouphènes. Je n'ai jamais assisté à de vrai concert, et y assister maintenant, après un enterrement foireux et grotesque, c'est ce qui pouvait m'arriver de mieux.

Incapable d'attendre plus longtemps sans rien faire, je me tourne vers mon étrange compagnon.

– Bel, pourquoi vous, les démons, êtes si...bizarres ?

Lorsque Bel rit, son trou dans le front se trémousse d'une manière effrayante.

– Tu t'es vu ? s'esclaffe-t-il. Tu es pâle, lisse... Tes vêtements sont tous neufs... J'espère qu'en passant plus de temps avec nous, tu te trouveras un vrai look !

Je n'ai pas le temps de protester. Dans un grondement incroyable, éclatent mille feux d'artifices. À dominante verte, ils dessinent des crânes de pirates, des monstres infernaux et des choses que je ne peux identifier... Hypnotisé, je lève la tête à m'en briser le cou.

Un accord magnifique attire aussitôt mon attention. Nul discours, nul signe avant coureur, juste la musique. Le concert a commencé.

Les couleurs glauques, les visages cachés sous des crânes, les cadavres fuyant leurs tombes défoncées... je jurerais que les morts reviennent à la vie. Les musiciens au faciès de cauchemar se complaisent parfaitement dans ce décor. À présent qu'ils ont commencé à jouer, je ne peux les quitter des yeux. La basse, la batterie, le synthé... tous les instruments sont utilisés à la perfection par ces virtuoses ! La première chanson qu'ils jouent, au rythme très lourd, est appuyée par des voix très rauques. Du heavy metal pur et dur. Le public chante le refrain à tue-tête, mais heureusement, les amplis sont si puissants que l'on n'entend que le groupe. Je suis aux premières loges, mes oreilles saignent, et pourtant je n'ai aucun envie de porter des bouchons.

Bel me passe sa gourde. Sans réfléchir, j'en bois une longue gorgée. Une fois de plus, je pars sur une quinte de toux qui m'arrache la gorge.

J'entends à peine sa réprimande potache, une nouvelle chanson bien plus énergique, plus proche du power metal. Je me laisse entraîner par la foule, agite les bras et les jambes comme un fou, ne fait plus qu'un avec ce public hors du commun. Les chansons s'enchaînent, tantôt épiques tantôt terrifiantes, mais toujours endiablées. Bien que je n'en connaisse aucun, je me joint aux démons et chante les refrains. Le groupe met le feu à la scène, tire d'autres feux d'artifices, envoie des rayons laser dans le public... Avec peu de matériel, ils nous présentent un festival pyrotechnique ! Je vis un rêve. Je n'ai surtout pas envie de me réveiller !

Assoiffé, je bois des litres et des litres de cet infâme nectar, et mes quintes de toux, et les quantités de viande que je régurgitent font rire Bel. Ce dernier me donne un coup dans les côtes lorsque, exténué, je comate, allongé par terre dans mon propre vomi.

– Chef, réveille-toi ! On arrive au meilleur moment !

Je me lève fébrilement, pitoyable. J'ai la tête qui tourne, je ne sais plus où sont mes points d'appui. Je me rappelle à peine pourquoi je suis là. À part le concert, plus rien n'existe. Plus rien ne compte à mes yeux.

Bel le costaud me porte comme un gamin. Décidément, je me demande comment j'ai réussi à le renverser tout à l'heure !

– Je n'aurais pas dû te faire goûter le nectar ce soir... maugrée-t-il. Une fois que t'as commencé à en boire, tu ne peux plus t'arrêter ! Une vraie drogue, ce truc ! Un signe que tu deviens comme nous...

Je ne l'écoute plus. Sur scène résonne une voix pure, merveilleuse, qui me sort aussitôt de mon état douteux. Une licorne plus belle encore que dans les contes de fées, bondit sur la scène. Son pelage blanc illumine tout le cimetière.

Après un solo de guitare d'une tristesse déchirante, la licorne entonne un chant magnifique de sa voix lyrique. Les femmes comme les gros durs, les gosses comme les vieillards, tous se mettent à pleurer. Pendant ce chant, nul feu d'artifices, nulle fumerolle ou autre effet pyrotechnique. Un simple ciel où reluisent des milliards d'étoiles plus éclatantes que jamais. Un aperçu du paradis.

Enivré par cette vision fantastique, bercé par cette merveilleuse musique, assommé par le nectar, je m'endors dans les bras de mon nouvel ami Bel. Je tombe dans un sommeil sans rêves. Un sommeil éternel.

 

 

Dans le cimetière, le chêne fleurit au milieu des tombes décrépies, dans cette belle journée de fin d'hiver. Le cimetière ne sera jamais restauré, il ne retrouvera jamais son éclat des premiers jours. La seule chose qui le transforme encore, c'est l'arrivée de nouvelles tombes. La famille la plus riche du village s'est payée le luxe d'une tombe en granit pour son enfant mort trop jeune d'un accident de voiture. Si un jour vous allez dans ce cimetière maudit et que vous vous arrêtez devant cette sombre tombe de granit, vous pourrez lire :

 

Camille Zagan, 12 septembre 2000 – 26 février 2017

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La licorne de l'insomnie - partie 1

J'ai présenté cette nouvelle à un concours. J'ai terminé 4ème sur 8, mais la nouvelle avait été pas mal appréciée ^^  Qu'en pensez-vous ?

La Mort frappe au moment où on ne l'attend pas.

Je m'agenouille devant la plus grande et la plus belle tombe du cimetière. Une tombe en granit brut. La personne qui repose dessous m'est très chère, et pourtant je n'arrive même plus à me rappeler son visage. Pire encore, je ne suis même pas assez triste pour pleurer.

J'ai oublié de le préciser, ce cimetière est le pire de tout le pays ! Ici, nulle stèle de marbre, nulle croix de pierre. Des croix de bois toutes moisies surplombent des plaques de ciment à peine polies. Le tout est plus tagué qu'une voix ferrée de la banlieue parisienne, bien sûr. Le cimetière, petit carré entouré de barbelés, se situe au milieu d'un terrain en friche. Une petite cabane en bois sert de résidence au gardien. L'entrée, une petite barricade branlante, qui crisse horriblement quand on l'ouvre, jouxte la cabane.

Quant aux corps, ils ne sont même pas correctement enterrés. Des glissements de terrain ont extirpé une bonne partie des cadavres de leur dernière demeure, et comme la mairie n'a pas les moyens de tous les enterrer de nouveau, on les jette dans la fosse commune juste à côté et la pluie, les vers et le soleil se chargent de les détruire. En même temps, pour un trou paumé au fin fond de la cambrousse, c'est déjà un luxe d'avoir un cimetière !

Si j'avais un soupçon de courage, j'irais voir le maire et le forcerais à changer les choses, je mettrais fin à cette horrible plaisanterie. En attendant, trop lâche pour agir, je hurle, laboure la terre de mes poings.

Quelques personnes marchent dans les allées boueuses. Je leur demande de se rebeller, de cesser de cracher sur les morts. Nul ne m'entend. Tous passent devant moi comme si je n'existais plus. Que je crie, que je hurle, rien n'y fait. Les uns après les autres, ils quittent les lieux et retournent à leur misérable vie.

Le cimetière est éclairé par un magnifique coucher de soleil. Exactement en son centre, le seul arbre, un majestueux chêne d'une centaine d'années environ, donne de magnifiques fleurs jaunes, et pourtant ce n'est même pas le début du printemps. Même la nature se moque de nous.

La nuit commence à tomber. Des feux follets émergent des dizaines de corps en décomposition. Plus personne ne visite le cimetière. En théorie, à une heure pareille, le gardien devrait me virer... mais comme d'habitude, il a certainement trop bu pour être en état de faire quoi que ce soit.

Cette tombe m'attire irrésistiblement. J'aimerais rentrer chez moi, cesser de penser à la fatalité de la mort. Le cimetière tout entier m'interdit de partir. Il m'oblige à rester là et à méditer sur le sens de la vie. Pour toute la nuit. Pour toute l'éternité.

La pleine lune s'élève dans les étoiles. Tant mieux, admirer le ciel nocturne me changerait les idées ! Hélas, comme chaque soir, les motards du village sont de sortie. Leur vrombissement m'insupporte plus encore que d'habitude. Déterminé à les faire taire, je m'arrache à ma contemplation et m'avance vers l'entrée. Le bruit s'amplifie. J'ordonne à ces voyous d'arrêter leur vacarme immédiatement. Je menace d'appeler la police.

Des pas précipités retentissent dans la rue. Des cris de joie se mêlent au bruit infernal des motos. Même le 14 juillet n'est pas aussi animé ! Les motards roulent, roulent... Je regarde par-dessus la barricade... je ne vois personne ! Dehors, la sombre ruelle uniquement éclairée par la lune.

Rien qui ne pourrait produire un tel vacarme.

Dans un craquement assourdissant, la barricade vole en éclat. Cinq grosses motos viennent de la percuter de toute leur puissance. À leur suite, des personnes vêtues de lourds manteaux noirs, portant un crâne en guise de masque, pénètrent en masse dans la cimetière. Paniqué, je cherche une échappatoire. Le terrain en friche ? Trop d'orties, je serais ralenti ! Se cacher dans une tombe ouverte ? Impensable ! Il ne me reste plus qu'une cachette : en haut du chêne.

Je pique un sprint vers le grand arbre. Les motos slaloment autour de moi. Les autres approchent, traînant les pieds, tripotant une chaîne phosphorescente autour de leur cou. En moins de deux, j'atteins l'arbre et bondis sur la branche plus basse. Dès que je trouve mon équilibre, je grimpe avec l'agilité d'un écureuil. Bientôt, je me retrouve au sommet de l'arbre. Je me place à un endroit d'où je peux voir ce qui se passe en-dessous.

Les motos roulent en cercle autour de l'arbre, m'envoyant leur gaz en pleine figure. L'un d'eux exécute un dérapage et saute de sa moto avec style. Aussitôt à terre, il décharge un gros coffret métallique de son véhicule et en sort une hache d'au moins un mètre de long ! Que compte-t-il faire avec un tel engin ?

Encouragé par ses camarades, le pseudo-bûcheron recule sa hache et frappe. Le tronc entier de l'arbre s'en trouve ébranlé.

– Vous êtes fous ! hurlé-je, sans me soucier d'être découvert. Vous voulez ma mort, c'est ça ?

De derrière son masque, ses yeux m'adressent un regard méprisant. Ce que je dis le laisse complètement indifférent. Il continue son action, creusant une large encoche dans le tronc du chêne. L'arbre n'en finit plus de trembler. Je peux presque l'entendre pousser des cris d'agonies, lui qui, impuissant, ne peut éviter son destin. Tout aussi impuissant, je crie de ma voix la plus aiguë :

– Arrêtez ! Laissez cet arbre tranquille !

Loin de s'arrêter, le bûcheron rit, bientôt accompagné de toute sa clique. Un autre motard s'arrête. Il pousse son compagnon sans ménagement, un objet encore plus inquiétant entre les mains. Il presse un bouton et dans un vrombissement démarre la tronçonneuse. La machine fait un bruit horrible en sciant le tronc. J'ai la tête qui tourne, je panique complètement. Heureusement, je garde assez de sang-froid pour sauter avant que l'arbre s'écroule. Je roule sur le sol. Sonné, je contemple le chêne qui meurt dans un effroyable craquement.

Je reprends doucement mes esprits. Les fous furieux n'ont pas fini leurs idioties. À la place de l'arbre tout juste déraciné, dont le tronc gît sur plusieurs tombes, ils installent une petite estrade. Je réalise alors à quel point ils sont nombreux. Un bon millier de gens, voir encore plus, s'agglutinent dans le pauvre petit cimetière, le remplissant presque entièrement et déchaînant leur furie. On se croirait à Woodstock. Ils cassent tout, renversent les croix, piétinent les tombes. Leurs motos gisent sur les parterres de fleurs.

Un tel irrespect me met hors de moi. Je bondis sur l'un des vandales. Très costaud, il encaisse le choc sans gémir mais tombe à la renverse. Dans sa chute, il perd son masque de crâne qui dévoile un visage qui n'a plus rien de normal. Un trou gros d'au moins deux centimètres se loge dans son front. Les autres hurlent de rire. Ils enlèvent d'eux-mêmes leurs masques. Je n'en crois pas mes yeux. Entre ceux qui ont perdu une oreille, un œil, un nez ou carrément la tête entière, je ne saurai dire qui est le plus effrayant. Certains enlèvent carrément leur veste qui dévoile des bras incomplets et des torses perforés.

Pétrifié, je me recroqueville en position fœtale, petite chose tremblante parmi une assemblée de démons. Je les entends ricaner, je les sens monter leur fichue estrade. Ils donnent des coups de marteau, plantent des clous dans le bois... d'un moment à l'autre, leurs pieux, ils les planteront dans mon cœur !

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02 octobre 2016

Le Monde des Peluches - Villippo

Un cheval à la peau plus fripée qu'une douzaine de prunes réunies se contorsionnait en hennissant de douleur sur la poupe d'un gros bateau. De toute sa vie, il n'avait jamais expérimenté pire voyage. Normalement, il devait récurer les ponts de tout le cargo, mais il souffrait d'un mal de mer aigu et en plus il ne pouvait pas vomir. Même autrefois, quand il avait fui le « gouvernement de transition » vers la lointaine Lauveria, les conditions étaient dix fois meilleures...

– Patron ? Vous vous sentez bien ?

Chiendentier, serviteur fidèle mais un peu trop zélé, savait que son maître avait connu des jours meilleurs. Bien des années auparavant, il vivait dans le luxe, la volupté, il ne manquait jamais de rien, il jouissait d'une santé de fer et d'une vigueur à toute épreuve, habitait un grand palais... Là, sur ce cargo dévoré par la moisissure, qui aurait reconnu le monarque qu'il fut !

– V-Votre majesté ?

D'un bond, le cheval se remit d'aplomb et du sabot étouffa le pauvre chien.

– Tais-toi ! dit-il sèchement. Si je me fais repérer ici, tout est fini !

Quand la nuit vint enfin à tomber, le maître d'équipage, un certain Boris Tête-de-Phoque, autorisa nos deux compères à regagner leurs quartiers. Ainsi, notre cheval tout barbouillé descendit péniblement les volées de marches qui menait à son nouveau chez-lui. L'appeler « cabine » serait flatteur. Il s'agissait d'un réduit, entre la soute et les cuisines, où se mêlaient les ronflements des moteurs et des fourneaux. Un bureau de travail, deux paillasses pour dormir, voilà tout le mobilier des lieux.

Ainsi était devenu Villippo V, surnommé l'hippopotame. Il avait perdu les deux tiers de son poids et fini plus maigre que le plus maigre des chevaux. Son ultime serviteur, Chiendentier, n'avait guère eu de mal à cacher son identité : chien de race très banale, il n'avait eu qu'à changer de nom et la couleur de son pelage.

– Ah, je me sens mieux ! soupira Villippo en s'affalant sur sa paillasse. Maintenant, reposons-nous, mon ami : nous aurons besoin de toutes nos forces pour nous occuper du scélérat !

Chiendentier se gratta la tête avec frénésie.

– Tu veux dire Vr...

Paf ! D'un coup de sabot, le chien se fit déchausser une dent !

– Combien de fois je vais te le répéter ? Ne prononce plus jamais son nom en ma présence !

Chiendentier, à qui l'on venait de crier dans les oreilles, faisait une moue pitoyable. Il aimait – non, vénérait – son maître, mais s'il continuait à se laisser battre ainsi, il n'aurait bientôt plus une seule dent !

– Tout, la misère, les maladies, les calomnies, je les dois à lui ! Tu sais pourquoi j'ai trimé toutes ces années, à tracter les chariots de tous ces singes et autres bipèdes bien trop riches pour se déplacer à pied et bien trop classes pour conduire un kart-à-peluches ? Pour en finir une bonne fois pour toutes avec cette espèce de...

Dans sa fureur, Villippo avait percé un trou dans l'épais mur de bois, donnant sur la cabine d'à-côté, ce qui mit fin immédiatement aux ébats du jeune couple de lapins blancs qui l'occupait – ce qui n'est guère chose facile ! Malgré la colère de son maître, Chiendentier eut le courage de rétorquer :

– Je sais que vous ne l'aimez pas... mais pourquoi ? Après tout, n'a-t-il pas sauvé votre vie en vous permettant de fuir avant que les révolutionnaires n'arrivent ?

Villippo avait encore envie de tout détruire, mais il se retint, stoppé par les mines embarrassées des deux amoureux ridicules d'à-côté. Si seulement ces deux-là pouvaient ne pas avoir de langues pour répéter ce qu'ils viennent d'entendre à tous les coins de rue... pensait-il avec mélancolie.

Son serviteur à sa suite, il partit se cacher au fond de la soute et put enfin dire ce qui lui tenait à cœur depuis près de trois décennies.

– Ce satané serpent a fait ce qu'il a toujours su faire : il m'a utilisé et m'a jeté à la poubelle au moment où je ne lui servais plus à rien !

– Serpent, serpent... Vous ne parlez plus que de lui ! Moi, j'ai toujours cru que vous vouliez revenir en Francie pour retrouver votre trône et votre titre... de roi ! Pas pour rechercher un type qui se doit se terrer dans un trou paumé juste pour assouvir une vengeance personnelle !

Chiendentier, en serviteur dévoué, avait tout prévu, même une conversation dans la soute d'un bateau ! S'il portait un collier de cinq kilos qui lui avait coûté les yeux de la tête, le tout premier de cette technologie, ce n'était pas pour rien !

D'une simple pression de sa langue, il alluma sa fameuse lampe torche, qui projeta une lueur blafarde et vacillante. Le cheval paraissait plus ravagé que jamais. Sa peau, non seulement fripée, n'arborait plus de réelle couleur, comme un tissu délavé par trop de passages à la machine. Ses yeux, éteints, se plissaient au moindre excès de lumière. De sa crinière, on ne distinguait plus que quelques épis par-ci par-là. Seule sa voix avait su résister au passage du temps. Tout le contraire de son ennemi juré, en somme.

– Comme tu le sais déjà, je suis vieux, déclara-t-il de sa voix chaude. Je vais tout faire pour reconquérir la Francie, mais je n'aurais guère le temps de régner. Voilà pourquoi j'aimerais que toi, Chiendentier, le seul ami que j'aie jamais eu, me succède comme Roi de Francie et des Terres de l'ouest.

Chiendentier, tout ému, resta bouche bée. Ses yeux tout écarquillés semblaient prêts à éclater !

– Quant au serpent... toutes les nuits, je le revois me trahir. Je n'ai jamais voulu te l'avouer avant, mais le revoir un jour, l'humilier comme il ne l'a jamais été... c'est devenu une obsession.

Heureusement qu'à cette heure de la soirée, personne ne traînait dans les soutes. Le cheval poussa un hennissement à glacer le sang qui fit vibrer jusqu'aux planches de bois au sol.

– Un jour, il fera parler de lui, et là... Je tuerai Vrai Boa !

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Le Monde des Peluches - Liony

Notre ami Vrai Boa habitait une demeure bien singulière : de l'extérieur, une cabane en bois flotté enduite de tourbe comme il en existe une vingtaine dans le village de Cagny-la-Peluche... mais ce qu'on en voyait n'était que la partie émergée de l'iceberg. Au lieu du classique plain-pied, le visiteur tombait sur un dédale de souterrains disposés de telle sorte qu'ils soutenaient le poids de la cabane elle-même ! Si la moindre des nombreuses pièces avait été creusée dix centimètres plus loin, tout se serait écroulé... et la tourbe aurait eu raison de la maison de Vrai Boa.

Vrai Boa parlait et parlait, mais Liony n'arrivait pas à l'écouter, tout ébahi qu'il l'était devant toutes les merveilles qu'il avait sous les yeux. De part et d'autre d'un escalier en colimaçon très étroit, chaque salle aux murs, au sol et au plafond de pierre brute, renfermait une collection particulière. Là, s'alignaient des tapisseries aux motifs de légendes oubliées ; là, des bibliothèques pleines à craquer ; là encore, des objets étranges dont Liony n'avait jamais soupçonné l'existence. Dans l'embrasure d'une porte fermée à clef, on distinguait très bien la lueur caractéristique de pièces d'or.

– Mais qui êtes-vous, au juste ? demanda Liony, qui toujours en état de convalescence, passait de surprise en surprise. D'abord, ce vieux fou de Vrai Boa le prenait chez lui et, ensuite, il s'avérait beaucoup moins pauvre qu'il le prétendait.

– Vrai Boa, ton humble serviteur, voyons ! répondit le serpent exubérant. Ne te gêne pas, tutoie-moi ! On va vivre ensemble un certain temps, pas vrai ?

La voix suave de Vrai Boa ne détournait guère Liony de ses pensées : plus d'une chose clochait chez le serpent. D'ailleurs, d'où venait cette odeur de chocolat si persistante qu'elle donnait franchement envie de vomir ?

Le serpent jugea bon de mettre un terme à la visite. Une petite pièce, très loin sous la surface, ventilée par un système bien trop compliqué pour que Liony y comprenne quelque chose, se dotait pour seul mobilier d'un panier matelassé et d'une litière toute neuve. Après avoir vécu des années dans la villa princière de ses parents, Liony avait fait une énorme concession en vivant dans la minuscule habitation de Maalia. Mais là, sa nouvelle situation dépassait l'entendement !

Et pourtant, Liony, qui avait perdu son arrogance en même temps que sa crinière, n'osait même pas se plaindre. Tout ce qu'il trouva à dire, c'est :

– Cette odeur de chocolat... D'où vient-elle exactement ?

– Euh... Je te montrerai... demain, hein ? Fais attention avec ta collerette ! Je vais finir par perdre un œil dans l'affaire !

Quand Vrai Boa se plaignait, sa voix aiguë si particulière ferait rire n'importe qui. Mais Liony, blessé dans son amour-propre par cette satanée collerette, n'avait aucune envie de rire. Il avait passé deux semaines à l'hôpital avec ce truc et devait encore le garder un mois de plus, mais il n'était pas prêt de s'y habituer !

L'étrange serpent prit congé de son invité et disparut dans le dédale de son improbable maison, laissant le pauvre lion seul avec ses pensées... des pensées qui se muèrent peu à peu en obsession. Installé dans son panier ridicule, mille fois il changea de position et ne fit qu'accentuer ses douleurs au cou. Incapable de dormir, il se mit à penser à Vrai Boa. Tout, de ses couleurs tape-à-l’œil à sa voix agaçante, puait le faux ! Ses secrets l'intriguaient à tel point qu'il en avait presque oublié la mort de ses parents... et même l'exil volontaire de son frère ! Tigrers Lalle avait envoyé un communiqué au maire de Cagny-la-Peluche : jamais il ne reviendrait en Francie, il n'avait plus rien à faire dans ce pays de barbares !

Liony finit par se lever. Il lui serait facile de rester discret : ses douces pattes de peluche ne feraient aucun bruit sur les sols de pierre. Ainsi, avec d'infinies précautions, il poussa la porte de la chambre. Un minuscule grincement se fit entendre. Rien de bien méchant, mais qui sait, Vrai Boa le guettait peut-être, caché derrière un mur !

Avec la précision d'un chirurgien, le lion à collerette progressa dans l'escalier tarabiscoté qui distribuait la plupart des pièces, sans se cogner une seule fois. Savait-il ce qu'il cherchait ? Non, mais il finirait vite par trouver !

Quelques niveaux en-dessous de la surface, derrière une porte, un bruit de cascade que Liony n'avait pas remarqué à son arrivée, faisait un raffut de tous les diables dans le silence de la nuit. Liony se rappelait avoir déjà entendu ce bruit, en pleine nuit, de la lointaine maison de chez l'institutrice Maalia.

Lorsqu'il ouvrit la porte, Liony découvrit monceaux d'objets insolites mais très banals chez Vrai Boa. En dépit du manque de lumière, Liony discernait des tapisseries éclatantes qui ne laissaient aucun mètre carré de mur libre. Comme il le put, entravé par sa collerette, il écouta attentivement, colla presque sa tête au mur... et comprit.

Sans hésiter, il bondit. Secouée, la mince tapisserie représentant une planète bleue s'effondra sur le sol. Le fameux serpent bougea avec précipitation. L'espace d'un instant, sous la faible lueur d'une lampe à l'ancienne, Liony avait cru voir Vrai Boa briller. Cette impression, aussi fugace que l'éclair, disparut aussitôt de son esprit.

– Vous... Tu te baignais là-dedans ?

– Tu me prends pour qui ? persifla Vrai Boa. Moi, me baigner dans une fontaine en chocolat ?

Son ton puait le sarcasme. Une substance marron pleine de grumeaux dégoulinait encore sur le corps du serpent. Derrière lui, un petit bassin surmonté d'un tuyau métallique où coulait cette même substance en cycle perpétuel rendrait jaloux les gourmands. Dommage que Liony ne pouvait digérer le chocolat !

– Tu as faim, c'est ça ? Déesse Grenouille m'a pourtant donné des rations de viande de l'hôpital spécialement pour te nourrir, mais j'ai complètement oublié !

Vrai Boa, tout confus, rampa à toute vitesse vers l'étage. Quelques secondes plus tard, il revenait avec une grosse boîte en plastique Tupperton, les meilleures pour garder la saveur des aliments intactes, selon leur slogan.

Dès que la boîte fut ouverte, Liony se jeta dessus, comme s'il n'avait pas mangé depuis des semaines ! Oui, l'organisme de Liony était ainsi fait qu'il ne ressentait la faim qu'une fois qu'il faisait face à une bon petit plat...

– Mais qu'as-tu fait à ma tapisserie ? s'écria Vrai Boa. Tu avais donc faim à ce point-là !

Liony s'arrêta de manger et regarda le serpent par respect, mais ne trouvait pas quoi répondre. Le vieux fou, qui n'attendait pas vraiment de réponse, poursuivit sur sa lancée :

– Tiens, à propos de tapisseries – tu seras prié d'y faire attention à l'avenir – t'intéresses-tu à l'Histoire ? Pas le résidu de torchon qu'on vous sert à l'école, bien sûr... Les rois, les reines des époques fastes, les roitelets du Grand Déclin... je les connais tous par leur petit nom !

Liony ne savait qu'en penser. Allait-il assister à un cours encore plus ennuyeux que celui de Maalia ? Au moins, là, il arriverait à s'endormir...

– C'est-C'est vrai que Vi-Villippo V dit l'Hippopotame fut le dernier roi ? ne put s'empêcher de demander Liony, dont le souvenir venait de revenir.

– Plus ou moins, fiston, plus ou moins...

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Le Monde des Peluches - Tortue

D'aussi loin que remontaient ces souvenirs, Tortue Loé n'avait jamais pu manger tranquille à la cantine. D'ordinaire, en raison de son physique et de son caractère, elle ne passait pas une journée sans échapper à des bousculades et autres vilaines farces de la part des autres élèves...

De toutes les fillettes de Cagny-la-Peluche, elle était de loin la plus hypocrite. Chaque fois qu'elle faisait une bêtise, elle prétendait que Reinette, sa sœur jumelle en était l'auteure. Il faut le dire, ces deux sœurs se ressemblaient comme deux gouttes d'eau : des grenouilles vertes, aux yeux globuleux un peu ahuris, cerclés de jaune pour Reinette et de rouge pour Tortue, et à la bouche soulignée d'un grand trait rouge. Leur mère, Déesse Grenouille, les avait baptisées en fonction de leur couleur : Reinette pour sa peau vert pomme, Tortue à cause de son vert foncé tirant sur le noir. Le dessous de leurs pattes prenait la même teinte que les grands cercles autour de leurs yeux.

En plus de cette apparence ingrate, les sœurs Loé partageaient une timidité presque maladive. Elles ne parlaient jamais en classe et ne s'étaient faites aucun ami. Vous comprenez donc pourquoi les plus bêtes s'en prenaient toujours à elles...

Ce jour-là, cependant, tout le monde se tenait à carreau. Les événements récents avaient largement refroidi les esprits. Les moindres détails du « châtiment » de Liony n'avaient guère tardé à faire le tour de l'école, et Sobek Ravini, l'instigateur de tout ceci, fut expulsé du village avec toute sa famille ! Kong le gorille, André le chimpanzé et tous les autres hurluberlus de la bande avaient pris pour trois semaines de travaux d'intérêts généraux. C'est que le maire, Nounours Sire Velours, ne faisait pas dans la dentelle !

C'est donc tranquillement que Tortue finit son mélange d'insectes, profitant de chaque moment, certaine que cette paix et cette solitude n'allaient pas durer. Rien qu'en quittant sa place – un coussin au sol placé devant une table basse – elle se fit aussitôt coller par sa sœur Reinette. Beaucoup moins indépendante que Tortue, elle ne pouvait rester seule plus d'un instant...

Rentrée en classe, Tortue prit sa place favorite – ce qui n'arrivait presque jamais – mais hélas sa sœur se plaça à côté d'elle.

– Encore en retard, mesdemoiselles ? J'ai beau être une grosse grenouille aux pattes toutes emmêlées, ma patience a des limites !

Maalia Loé cumulait les défauts aux yeux de Tortue : à la fois sa tante et son institutrice, elle n'hésitait pas à dénoncer chaque bêtise de ses chères nièces à leur maman, la terrible Déesse Grenouille. D'aucuns racontent que si Gorrig Kala devint sourd, les cris continuels de sa femme en étaient la cause !

Comme de bien entendu, toute la classe explosa de rire. Mais d'un seul geste de ses très longues pattes, la grenouille Maalia obtint le silence.

– Bien... Maintenant, ouvrez vos livres page vingt-sept. Nous avons beaucoup à apprendre, aujourd'hui.

Et la leçon commença. Un traité idiot sur les Rois de Francie du siècle dernier, juste avant que les guerres enlisent le royaume dans la Crise... et que toute forme de gouvernement aie disparue, faute de volonté et d'organisation.

Comme elle connaissait déjà cette partie de l'histoire sur le bout des palmes, Tortue relâcha très vite prise, une fois de plus... Dans sa tête, elle rejouait les scènes de comics, bandes-dessinées venues de la très lointaine Lauveria, par-delà les océans. Mais surtout, elle commençait à s'inquiéter pour Liony, le caïd de l'école. Depuis le fameux incident dans la crypte de l'église, il n'était jamais revenu en cours...

– Écoutes-tu un traître mot de ce que je dis, Tortue ?

Une fois de plus, Tortue sentit le regard de ses camarades peser sur elle. Elle se gratta la tête et haussa ses épaules riquiqui. Une nouvelle fois, les rires retentirent.

– C'est bien ce que je pensais... reprit l'intransigeante maîtresse. Pour demain, tu me recopieras les pages dix-sept à vingt-sept de ton livre d'Histoire ! Cinq fois !

Tortue aurait aimé se rebeller, mais elle savait que ça ne l'aurait menée à rien. Maalia attendit d'un regard appuyé que sa nièce termine d'écrire sa punition sur son carnet, et seulement après annonça la fin des cours.

– T'inquiète, il s'en tirera, ton amoureux ! cracha André juste avant de partir.

Que Tortue regarde Liony toute la journée n'était plus un secret pour personne, mais de là à dire qu'elle était amoureuse... Tortue encaissa cette remarque sans répondre et rentra chez elle, sa sœur à ses basques.

 

À la maison non plus, l'ambiance n'était pas au beau fixe... Gorrig, le père de Reinette et Tortue, avait bu plus que de raison. Vu tout l'argent que gagnait sa femme, le médecin en chef du seul hôpital de toute la région, il n'avait plus besoin de travailler. L'ennui, c'est que l'oisiveté lui pesait de plus en plus, au fil des années.

Comme Déesse Grenouille pestait contre les horaires du boulot, l'administration pourrie de l'hôpital, les clients qui n'en faisaient qu'à leur tête et patati et patata, Gorrig poussa un long soupir, prit ses cliques et ses claques, et partit en claquant la porte.

Tortue pleurait. Elle adorait son père et craignait qu'il ne revienne jamais. Sa sœur, Reinette, malgré son aspect « pot de colle » et son idiotie caractérisée, pouvait devenir la plus tendre de toutes les grenouilles. Alors que leur mère courait après leur père, les deux sœurs se serraient l'une contre l'autre.

– Ne t'inquiète pas... Demain sera un jour meilleur !

Tortue, en écoutant sa gentille sœur, regarda les étoiles, espérant y trouver un avenir radieux.

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01 août 2016

Le Monde des Peluches - Dragonfire

Le train... Des heures, des jours, presque une semaine que Dragonfire, un dragon bleu et jaune haut comme trois pommes, s'ennuyait. En face, ses parents, pas très grands non plus, ronflaient et envoyaient des filets de vapeur par leurs naseaux.

N'importe quel dragon de son âge jouerait à Vole-par-dessus-les-Remparts ou Brûle-ma-Pizza, mais pas Dragonfire. Lui, il s'échinait avec une feuille et un crayon, non pas pour se dessiner jouant sous les soleil, mais pour concevoir un téléporteur ! À sept ans, rien que ça !

Les dragons vivent deux fois plus longtemps que le plus vieux des hommes, mais Dragonfire était très pressé. Il voulait bien sûr voyager plus vite, et surtout qu'un beau jour ses parents deviennent riches !

Ses parents, Jamie et Freddie, ne roulaient pas sur l'or. Jadis, ils avaient acheté une belle maison dans les marais de Cagny-la-Peluche pour y élever leur fils en paix... Après avoir subi trois inondations et un feu de forêt, ces deux ouvriers au chômage ne pouvaient plus se permettre d'entretenir une telle propriété.

– Prochain arrêt, Peluscynthia, annonça la voix mécanique du train.

Peluscynthia, « la mine d'or de l'Asie », selon le site web. Dragonfire s'était beaucoup documenté sur le sujet. Première industrie de Nicolaïde, elle laissait travailler ses employés dans des conditions extrêmes : température très élevée, atmosphère suffocante, qualité de l'air bien en dessous des normes internationales... même les dragons y souffraient !

Évidemment, le patron, Key Oward, troisième fortune mondiale, rejetait toutes ces accusations. D'après lui, les conditions étaient « excellentes pour le bien-être des employés ». Excellentes pour le bien-être d'une roche en fusion, oui ! pensait Dragonfire.

– Ne t'inquiète pas mon chéri, tout va bien se passer, affirma une voix chaleureuse. Viens contre moi, mon Dragonou...

– Maman, tu ne sais pas dans quoi tu t'es embarquée ! s'emporta Dragonou. D'après le Jameson Post, l'usine se trouve juste sous un volcan en activité ! Un volcan, Maman, avec tes problèmes d'asthme...

– Ne t'inquiète pas fiston, dit la voix grave de son père, réveillé à son tour. Extraire et travailler des métaux rares... C'est ce dont j'ai toujours rêvé !

– Tu mens.

Une fois de plus, Dragonfire réalisait combien le fossé entre ses parents et lui était large. Ils le prenaient pour un gamin qu'on peut réconforter à son aise, qui ne comprend rien à rien au monde des adultes... En dragonneau surdoué qu'il était, il en savait plus que quatre-vingt dix pour cent des gens !

Les lumières du train se rallumèrent. Dragonfire colla la tête à son carreau. Son père et sa mère vinrent se tenir de part et d'autre de lui. Un petit dragon bleu, un petit dragon jaune, un tout petit dragon bleu et jaune. Si chacun d'eux possédait des ailes, aucun ne pouvait les utiliser. La Grande Guerre avait gravement endommagé celles de Jamie et Freddie bien avant la naissance de leur fils. Ce dernier avait quant à lui des ailes si atrophiées que sans rayons X, nul n'aurait su qu'elles se trouvaient là !

Derrière la vitre, une haute montagne à la crête surmontée d'une fumée noire les dominait de toute sa hauteur. Elle s'élevait à trois mille mètres d'altitude, au bas mot. Dragonfire se sentait écrasé par son poids.

– Le volcan ! Tu vois, j'avais raison, m'man !

La dragonne jaune, fatiguée, ordonna sèchement à son fils de se taire.

Un petit jingle sonore retentit. Jamie sifflota exactement le même air, lui qui avait une grande expérience des voyages en train.

– Votre attention s'il-vous-plaît. Arrivée à Peluscynthia, terminus du train. Merci de rassembler vos bagages et de vous diriger à l'avant du train. Prenez garde à ne rien oublier.

Ni une ni deux ! Dragonfire s'accrocha aux ailes de son père tandis que Freddie souleva leur unique sac, pas bien lourd. À l'extérieur, il faisait tout noir. Pas de doute, le train passait sous un tunnel !

Dans le couloir, c'était la cohue ! En dépit de leur petite taille, les larges ailes de Jamie et Freddie ne leur permettait de voyager que dans le train spécial animaux lourds, et ça se voyait ! Hippopotames et éléphants se bousculaient en poussant des cris monstrueux. D'autres dragons, bien plus impressionnants que Jamie et Freddie, dominaient tout le monde de deux têtes, au moins !

Le train s'arrêta. Plusieurs contrôleurs, de minuscules fouines, ouvrirent les portes donnant sur l'extérieur. Les animaux se déversèrent littéralement sur le quai, se marchant dessus et s’emplafonnant à qui mieux-mieux. Sans les sifflements répétés des autorités, on en serait vite venus à une bagarre générale !

Lorsque les passagers furent enfin disciplinés, Dragonfire et ses parents purent enfin sortir de la gare. Elle donnait directement sur l'usine, si bien qu'ils y pénétrèrent à l'instant même où ils quittèrent la salle d'embarquement. Et là, les trois petits dragons s'arrêtèrent de respirer. C'était merveilleux ! Sous une énorme plaque transparente, un ruisseau de lave circulait mollement, crachant de grosses braises qui crépitaient très haut au dessus de lui. Tout le long des parois de basalte, des techniciens soudaient et dessoudaient d'innombrables circuits électriques. Sur les rives de la coulée de lave, des dragons munis de masques blancs traitaient des rochers brillants ; avec des petits seaux totalement ignifugés, ils les plongeaient dans le magma en fusion. Dragonfire en était sûr et certain, ses parents seraient affectés là-bas.

Le jeune dragon, lui, resterait au sommet du complexe, assis sur une autre plaque transparente, à suivre des cours beaucoup trop faciles pour lui. Déjà, il se posait des dizaines de questions. Comment pouvait-il marcher sur une plaque transparente, donc conductrice de chaleur, juste au-dessus d'une coulée de lave, sans se brûler ? Comment ces plaques restaient-elles droites sans qu'aucune poutre ne les soutiennent ?

Si Dragonfire ne savait pas voler, il était promis à un brillant avenir. Un jour, il atteindrait le sommet, et deviendrait le meilleur ingénieur du monde !

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Le Monde des Peluches - Liony

Ridiculisé, blessé, humilié !

Un gorille lui entravait les antérieures, un crocodile lui avalait les antérieures jusqu'aux épaules. Pour la première fois de sa vie, le jeune lion était dos au mur.

Une demi-douzaine de spectateurs jubilait en contemplant le grand Liony Lalle, caïd de l'école de Cagny-la-Peluche, gosse de riche et peste par excellence, payer enfin pour ses méfaits. D'aucuns prétendaient les sous-sols du vieux château, glauques à souhait, hantés... On ne pouvait rêver de meilleur endroit pour un règlement de comptes !

Un crocodile s'avança, éclairé par la torche d'un jeune chimpanzé. Ce crocodile-là ne mordait d'aucune façon les pattes de Liony, et pourtant il le terrifiait.

– Moi, Sobek Ravini, prends à présent ta place de roi de la récré ! Un dernier mot, chatounet ?

Liony avait toujours détesté qu'on l’appelât ainsi. S'il était libre, sa puissante patte briserait d'un seul coup l'incroyable dentition du fanfaron ! Cependant, au fond de lui, Liony savait qu'il méritait tout ceci. Il avait la fâcheuse habitude de martyriser les plus faibles, le dragonnet bleu dont il n'avait jamais retenu le nom et ces pauvres gamines de Reinette et Tortue pouvaient en témoigner.

– Où sont tes parents, Liony ? reprit l'odieux crocodile. Tu crois qu'ils vont revenir pour te sauver ?

Les parents de Liony, toute une histoire... Jamais ils n'avaient fait attention à lui. Son grand frère, Tigrers, élève brillant et fils prodige, avait jeté son ombre sur lui... Ses parents, éblouis par la réussite de leur fils aîné, prirent l'avion pour le pôle Nord, là où se trouvait la meilleure académie de médecine du monde !

Depuis lors, Liony vivait chez l'institutrice Maalia. À cause de son comportement en classe, elle le détestait, mais elle prenait à cœur son devoir et le nourrissait comme quatre avant de le faire dormir dans son meilleur lit. Pour ne pas la faire souffrir, Liony s'était promis de taire tout ce qui allait se passer en ces lieux.

Sur un signe du crocodile, le chimpanzé baissa sa torche. Au premier contact, Liony ne put retenir ses larmes. Sa crinière commençait seulement à prendre de l'ampleur... Lorsqu'elle s'embrasa d'un seul coup, Liony poussa un hurlement à réveiller toute la ville !

Liony n'avait pas dit son dernier mot. La force décuplée par la douleur, il projeta ses tortionnaires au loin, dont les os craquèrent lorsqu'ils se cognèrent contre les murs de pierre. Il grimpait les marches à l'aveuglette, pendant qu'en bas certains criaient et d'autres riaient à s'en faire exploser la panse.

La brûlure s'intensifiait toujours plus, brûlant bientôt ses yeux qui ne cessaient de pleurer. En sentant l'air frais caresser son pelage, Liony sut qu'il sortait du château. Il courut droit devant lui, là où devait trôner une grande fontaine. Les flammes commençaient à lui lécher la peau. Liony galopa à perdre haleine, le bout de ses pattes ne touchant presque plus le sol.

 

Lorsqu'il reprit conscience, Liony souffrait terriblement tout autour de la tête. À la base de son cou, une collerette le serrait à l'étouffer.

En rassemblant le courage d'ouvrir les yeux, le lion qui n'en était plus vraiment un se promit deux choses. Comme le feu a brûlé sa resplendissante crinière, la plus belle partie de son corps, il n'en aurait plus jamais peur. Et plus jamais, non plus, il ne se remettrait dans un pétrin pareil !

– Liony, si tu es réveillé, j'ai quelques mots à te dire.

La voix ne ressemblait en rien à celle du médecin en chef, l'intimidante Déesse Grenouille. Celle-ci était une voix de fausset, un peu chevrotante, assez mélodieuse, très ridicule. Une voix qui n'inspirait aucune confiance à Liony.

Lorsqu'il ouvrit les yeux, le lion distingua un serpent aux écailles jaunes et vertes, marquées d'épaisses lignes noires. Derrière lui, des draps bleus accrochés à des murs blancs, des outils et des médicaments entreposés sur des étagères lui confirmèrent sa théorie : il se trouvait à l'hôpital.

– Tes parents sont... comment dire...

– Morts ? hasarda Liony avec une grande désinvolture. Ça me fait une belle jambe ! Je... il toussa et cracha des caillots de sang. Je ne les connaissais même pas !

– Ssss ! Ta mère s'est occupée de toi toute ton enfance ! C'est comme ça que tu la remercies ?

Quelque chose dans le ton qu'il avait employé, une certaine lueur dans ses yeux, rendait l'excentrique serpent très effrayant. De plus, ses paroles résonnaient avec une sagesse nouvelle ; il était bien plus intelligent qu'il ne le laissait croire.

– Ton frère s'en est sorti. Il suivait les cours de l'Académie Internationale quand ça s'est produit. Tes parents sont partis en excursion avec un grand alpiniste, et c'est en s'approchant du plus haut sommet qu'une avalanche les as emportés. C'est un peu ce qui m'est arrivé, à moi aussi, dans ma jeunesse...

Comme Liony cessait de l'écouter ouvertement, le serpent s'énerva d'un seul coup et lui tapa la tête en poussant un bruit idiot. Il siffla une fois de plus et dit :

– Si ça t'intéresse, je m'appelle Vrai Boa et à partir de maintenant c'est moi qui vais prendre soin de toi. En découvrant ton état, la pauvre Maalia est entrée dans une colère mémorable et a décrété qu'elle ne voulait plus jamais te voir chez elle !

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Le Monde des Peluches - Prologue

Val Pratsũn Divilosus, le Palais des Dieux.

Un lieu qu'Il a conçu et bâti de la première et la dernière pierre...

Un lieu pour lequel Il avait tout sacrifié...

Un lieu qui le remercia en prenant la plus terrible des décisions.

– Vratsum Tal Boakim, au nom du Conseil des Dieux, moi, Hiposũns, te condamne à l'exil éternel. Tu n'auras plus droit d'aller et venir dans ce palais et restera pour les mille ans à venir assigné à la planète Z0078C. Si tu as une quelconque objection, présente-la maintenant ou tais-la à jamais.

L'interpellé était autant connu pour ses hauts faits que pour son apparence pour le moins étrange. Serpent à la peau dorée et aux yeux noirs habités d'une vive étincelle rouge, il disposait de pouvoirs inimaginables et avait créé la race des dieux. Ce jour-là, il rampait pitoyablement au pied des gradins de marbre blanc. Du haut d'un promontoire savamment sculpté en lierres et en vignes, le fusillaient du regard les plus puissants de ses pairs ; d'authentiques dieux. La plupart adoptait la forme humaine, très pratique pour gérer l'administration de leur immense palais, mais les plus vaniteux se pavanaient en lions blancs à la fabuleuse crinière.

Personne n'aurait deviné en découvrant le faste des lieux que tout ce petit monde était en période de crise. La guerre retentissait aux quatre coins de la galaxie, les dieux tombaient comme des mouches, et c'est ainsi que treize d'entre eux – ni plus, ni moins – assistèrent au procès du fameux Vratsum Tal Boakim. Les gradins, s'ils resplendissaient, demeuraient complètement vides.

– C'est bien simple : je ne pouvais me résoudre à mourir... de nouveau. Ce n'est pas un crime d'essayer de rester en vie.

Telles furent les paroles que prononça le serpent mythique, de sa voix lente, glaciale. Une femme, aux cheveux bruns encadrant un visage courroucé, lança un ananas sur l'accusé, en pleine tête ! Les rires fusèrent dans toute la salle, et bientôt d'autres fruits suivirent, criblant le pauvre serpent qui tituba, du jus dégoulinant le long de son corps.

– Il suffit ! rugit la première lanceuse, et aussitôt, les jets de nourriture cessèrent. Tu as construit un empire de vingt-cinq planètes, répandu ton peuple à travers toute la galaxie... et quand Lienmaul s'est présenté devant les tiens et a menacé de les exterminer, tu l'as tout simplement laissé faire ? Tu étais l'ennemi de Lienmaul, toi, eux n'avaient rien à faire dans vos conflits ! s'emporta-t-elle. Tout ton peuple y est passé parce que... tu avais peur de ta propre mort ?

Le serpent, encore barbouillé de jus, tira sa langue rouge, fourchue.

– Vous m'avez nommé Dieu du Mal, n'est-ce pas ? Je suis égoïste. Jamais je ne me sacrifierais pour sauver qui que ce soit. Même s'il s'agissait de ma femme, je ne remuerais pas le bout de la queue.

Les bavardages explosèrent. Les treize dieux présents firent plus de bruit que tout un champ de foire !

Le dénommé Hiposũns, le plus grand et le plus fort de tous les dieux, un humain à la barbe et à la coiffure très élégantes, se leva de son siège.

– SILENCE ! La sentence prend effet immédiatement. Vous pouvez partir... mais sans faire de bruit !

Un éclair blanc s'abattit sur le serpent. La plupart des dieux ne se firent pas prier ; ils quittèrent la salle, incapables d'assister au spectacle. L'intense lumière brilla de longues minutes puis s'éteignit. Les multiples gradins, les mythiques fontaines, les colonnes finement ciselées restèrent seuls.

Vratsum Tal Boakim avait quitté les lieux... définitivement. Il filait à toute vitesse vers Z0078C, la planète qui un jour deviendra Terra Peluchea.

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Le Monde des Peluches - Présentation

Bonjour ! Comme pour les Amants du Garshea, je vais poster une histoire sur de nombreux chapitres. J'ai hâte de savoir ce que vous en pensez !

Cette histoire se déroule dans le monde fascinant de Terra Peluchea, où les peluches règnent sans partage. De prime abord, cette histoire vous semblera joyeuse, très enfantine, mais sachez que derrière Vrai Boa, Liony, Reinette et pléthore d'autres personnages hauts en couleurs, se cache une vérité effrayante...

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22 mai 2016

Toxic Partie 3

Mel

L'effet de la drogue en gousse s'estompait, et Mel réalisa que son sabre rougeoyait du sang de quantité de victimes. Maintenant qu'il avait retrouvé ses esprits, le jeune homme comprit la réalité de la mort : ces hommes, ces femmes et ces enfants qu'il avait passé au fil de sa lame ne reverraient plus jamais la lumière du jour. Mel ferma les yeux dans le fol espoir de revoir la Sol qu'il avait laissée, mais les visages qu'il avait à jamais détruit apparaissaient à sa place. Ils les verraient encore et encore jusqu'à la fin de ses jours.

– Alors, on est secoué ? fit mine de s'inquiéter le commandant Ash. Tu veux te reposer ? Ah, mon jeune ami, quelle misère... Le Grand Prêtre a d'autres projets pour toi.

Les grandes portes de Casa Negra s'ouvrirent avec fracas. Soutenu par son copain Orel, Mel entra dans la cité de basalte, englouti par toute l'escouade de Capes Blanches.

Tandis qu'ils parcouraient l'avenue principale, Orel donna un arc en bois d'if très ouvragé.

– Tu devras te servir de ça, avoua-t-il. Ils connaissent tes prouesses au tir à l'arc. Tu dois tuer un homme sur une estrade, enfin, un hérétique.

Tout chamboulé qu'il était, Mel prit l'arc, mais mit un temps infini à comprendre ce qu'on attendait de lui. Lorsque, juste à côté de la grand-place, le déclic se fit, il repoussa l'arme avec violence.

– Non, je refuse ! hurla-t-il. Finis les morts, fini le massacre ! Tu le tueras toi-même, si tu as tant envie qu'il meure.

Orel le gifla si fort que Mel en eut les larmes aux yeux. Il s'arrêta de marcher et se plaça bien en face de son ami, yeux dans les yeux.

– Tu es un espoir pour notre cause, Mel ! Là-bas, dehors, tu as tué deux fois plus de Rebelles que n'importe lequel d'entre nous ! Maintenant, arrête de pleurer des gens pour qui tu ne peux plus rien et avance. J'ai vu tous les dégâts que l'Eau causait, et ce n'est pas joli joli. Si tu veux laisser gagner ceux qui veulent nous en faire ingurgiter de force, vas-y, mais moi je ferai de mon mieux pour te faire échouer.

Mel savait que les choses n'étaient pas aussi simples que cela, mais il n'accepterait jamais que la cause rebelle en vienne à son terme, et que leur révolution change le monde qu'il connaissait depuis son plus jeune âge. S'il devait tuer cet hérétique pour aider les prêtres de l'Eau Noire, il le ferait.

Orel ramassa l'arc tombé à terre, qui par chance demeurait intact, ainsi que le carquois de cinq flèches associé.

– Je te fais confiance, mon ami. J'espère ne jamais le regretter.

 

Anatole

Sous l'estrade, la foule, plus silencieuse que jamais, buvait les paroles du scientifique devenu orateur. Quelques prêtres l'avaient prié d'arrêter de proférer ces hérésies, mais les plus enflammés de ses auditeurs les avaient lynché de cailloux jusqu'à ce qu'ils fuient. Cette ville est déjà mienne, je peux gagner. Le reste du monde, ça sera une autre paire de manches, se disait Anatole.

Ses yeux se posèrent alors sur des membres des Capes Blanches, armés jusqu'aux dents, qui escortaient un jeunot armé d'un arc en bois d'if. Heureusement qu'il y a tous ces gens entre ces fous furieux et moi. Sinon, ça en serait fini de ma peau.

Sans attendre un instant de plus, Anatole reprit son discours :

– En d'autres temps, en d'autres lieux, les hommes buvaient des quantités astronomiques de ce liquide que vous redoutez tant, l'eau. Et ils vécurent assez pour nous amener ici, et avec une bien meilleure santé que la nôtre. Car, en vérité, l'eau c'est la vie.

Bien que le silence dominait, des quolibets fusèrent. Comment ça, l'eau était saine ? Et demain, la neige tombera en plein désert ? Les citoyens de Casa Negra pouvaient tout croire, absolument tout, excepté ça.

– Vous pensez que je mens ? Eh bien, voyez par vous-mêmes.

Anatole prit une bouteille d'eau plus grande que de raison, la porta à ses lèvres, et la but en quatre longues gorgées. Ensuite, il la reposa et fixa la foule, le regard déterminé, sans aucune trace d'ivresse ou d'effet indésirable. Les hommes, pétrifiés, prirent des yeux de merlan frit. Et puis, l'un d'eux, un puissant commerçant de la cité, beugla : « Vive Anatole ! »

Et ce fut un triomphe. Chacune des personnes présentes cria, applaudit ou tapa des pieds, voire fit les trois en même temps. Non, décidément, c'était le triomphe du siècle.

Le visage ensoleillé par un sourire sincère, Anatole s'inquiétait tout de même pour sa vie. Il chercha discrètement les Capes Blanches, d'abord à l'endroit où il les avait débusqué, puis s'attarda sur chaque individu de la foule en délire. Sans succès. Elles préparaient un sale coup. Dépêche-toi, Anatole. Ça sera sûrement ton dernier discours.

– Maintenant que vous savez pour l'eau, je dois lever un autre mensonge : l'Eau Noire ne vous donne pas la jeunesse éternelle.

Une clameur monta de la foule. Cette allégation ne pouvait pas faire l'unanimité. Qu'importe, si la mission des prêtres consistait à empoisonner l'esprit de ces braves gens, lui se devait de les éclaircir. Après tout, tel a toujours été le devoir d'un homme de science, non ?

– À chacune de ces « purifications », vous mourez un peu plus. À cause d'elles, au maximum, vous ne vivrez que six fois cinq ans, soit trente années. Autrefois, certains vivaient plus d'un siècle ! Il existe encore des archives, quelque part dans cette ville. Je vous invite à les consulter : l'espèce humaine ne s'en est jamais aussi mal tirée qu'aujourd'hui.

Un couteau se ficha dans le plancher de bois, à quelques centimètres à peine de la tête d'Anatole. Un prêtre baraqué, une authentique armoire à glace, s'était frayé un chemin parmi la masse. À peine grimpait-il sur l'estrade qu'un des deux garde-du-corps lui abattit son poing dans la figure, mais l'autre, insensible, fit comme si de rien n'était et ficha sa dague dans l'abdomen de l'agresseur. Ce dernier tomba avec un bruit sourd. L'autre garde fondit sur l'homme de foi et les deux individus entamèrent un difficile combat. Anatole craignait de plus en plus pour sa vie.

Sur un écran posté juste derrière le scientifique s'afficha l'image d'un grand réservoir d'eau douce.

– Ils veulent me faire taire ? plaisanta-t-il. Regardez donc : la planète peut encore offrir des tonnes d'au, mais les dirigeants la garde pour eux ! Ne vous laissez pas faire ! Partageons cette eau tous ensemble !

Et on acclama Anatole. Malgré ce franc succès, le prêtre continuait de se démener. Le voilà sur le point de gagner ! Soudain, l'écran fit un bourdonnement bizarre. Le scientifique jeta un œil sur le bâtiment sur lequel on l'avait collé : le grand Alcanzar. Dans le hublot au tout dernier étage, un jeune homme pleurait. Anatole aurait eu bien envie de le consoler, mais le gamin tenait un arc en bois d'if. C'était la Cape Blanche de tout à l'heure !

 

Le hublot s'ouvrit, une flèche fusa.

 

Anatole ferma les yeux.

 

Le prêtre tomba.

 

Ainsi, l'année 2605 de notre ère marqua le début de la fin pour les Grands Prêtres de la planète Oléa.

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Toxic Partie 2

Mel

Quelque part, pas si loin que cela paraissait, s'élevaient les remparts de Casa Negra, un empilement de basaltes si noirs qu'on ne le distinguait guère la nuit. Aucune personne censée n'attaquerait une ville aussi bien défendue ; et heureusement ni Mel ni ses compagnons ne devaient s'y employer. Eux, ils affronteraient les Rebelles, qui campaient au pied de la muraille en attendant l'opportunité de faire un bon attentat. Eux, ils n'hésitaient pas à massacrer des innocents pour défendre leur propre cause, c'est à dire boire de l'Eau sans peur. Eux, Mel n'aurait aucun mal à les tuer.

Cependant, chaque nuit, ses cauchemars lui montraient les femmes et les enfants empilés au fond de la fosse, et chaque nuit ses convictions religieuses faiblissaient un peu plus. Une substance, pis que l'Eau elle-même, contaminait Mel : le doute s'emparait de lui. Remarquant cela, le Grand Prêtre affilié à l'expédition lui demanda de le suivre, un soir. Il l'emmena dans un village désaffecté, à quelques lieues seulement de Casa Negra. D'une case en ruines, la plus laide d'entre toutes, montaient des plaintes horribles. À l'intérieur, un homme – si on peut dire que c'en était un – tordait le cou dans tous les sens à se le casser.

– Mon Fils, vois ce qu'il tient dans ses mains.

Et Mel vit. Une bouteille, recouverte de sang et de morve, trônait entre les mains difforme du personnage. Une bouteille d'Eau.

Le prêtre tapa sur l'épaule du garçon aux yeux écarquillés.

– Maintenant, tu as compris.

 

Le lendemain, les Capes Blanches grimpèrent sur un aplomb rocheux, lequel donnait directement sur les remparts de Casa Negra, gangrenés par les camps de Rebelles.

– Dans quelques heures, quand viendra la nuit, nous descendrons vers le camp, et nous exterminerons ces satanés rebelles ! le commandant Ash, qui aimait plus que tout beugler ses ordres, appuya son regard sur Mel. Toi, la fillette, sache bien quel est ton camp. Pour moi, tu tueras plus de Rebelles que les autres. Si tu l'oublies, je te tuerai moi-même.

Mel tremblait dans ses chausses, et avait une envie irrépressible d'uriner, même s'il savait que la sortie de l'Eau Noire mettrait ses parties à rude épreuve. Mais il n'en montra rien, et soutint le regard de son chef pour montrer qu'il n'avait pas peur de lui. Trop lâche ou pas assez expérimenté, Mel craignait trop Ash la Terreur pour discuter ses ordres. Et ce que lui avait montré le prêtre l'avait convaincu de se ranger.

Le commandant fit une mine satisfaite.

– Parfait. Maintenant, préparez-vous, bande de femmelettes !

En un instant, tout le contingent se réveilla. Chacun des soldats, qui avait vu et revu ces gestes des milliers de fois, empennèrent leurs flèches, se partagèrent les armes de poing, affûtèrent leurs lames en faisant montre d'une organisation exemplaire. En rang d'oignons, ils se servaient dans les caisses d'armurerie, attendaient leur ration de nourriture déshydratée, et prenaient une table pour manger un dernier repas avant l'attaque. Le Grand Prêtre observait tout cela attentivement, un sourire aux lèvres. Si religieux et militaires avaient beaucoup de différends, ils tombaient d'accord sur un point : la discipline prévalait.

Quand vint la nuit, Ash la Terreur gueula :

– Vous êtes prêts, femmes ? – comme les jeunes lui faisaient un oui général, il sortit un sac de sa poche – Mangez ceci, ça vous donnera plus de force et de rage. Et ensuite, tuez-moi ces bouseux !

Mel happa la gousse de dieu-sait-quoi que lui tendait son lieutenant. Il fit un signe militaire et la goba. Elle ne prit qu'un instant pour agir. L'excitation de Mel monta d'un seul coup, et avec elle sa rage de tuer. Son épée lui parut bien lourde... Pour l'alléger, il devait l'utiliser. Tous ces camarades, de part et d'autre, haletaient comme des chiens enragés.

– Voilà, maintenant, vous êtes vraiment prêts. Ces monstres ne peuvent plus rien contre vous. Descendez, et tuez les tous ! Taïaut !!

 

Anatole

Du haut des remparts, Anatole admirait le grand spectacle. De très jeunes guerriers, endoctrinés dès la naissance par ces fichus prêtres et utilisés comme chair à canon, taillaient inlassablement en rondelles des hommes en tout point comme eux, qui pourraient être leurs frères ou leurs meilleurs amis. Parce qu'ils buvaient de l'eau, on les appelait « rebelles ».

Lorsqu'il obtint enfin ses résultats, Anatole voulait les publier classiquement, en les confiant au service approprié, mais son pote Nathan l'avait convaincu de faire autrement. Au lieu de les donner en pâture aux lèche-culs du gouvernement, le scientifique prépara un long discours – bien meilleur que le charabia démagogique de l'Empereur – et ses amis techniciens installèrent, aussi discrètement que possible, amplis et projecteurs sur l'estrade de la place San Cleos. Dans quelques heures, nimbé de lumière artificielle, l'ange dévoilerait la véritable nature de l'eau potable.

Anatole, révulsé par les cris d'agonie qui ne cessait de se multiplier, descendit des remparts d'ébène et rentra tranquillement chez lui, une demeure de maître nichée dans le quartier le plus huppé de la ville. La maison d'un authentique bourgeois. Qui aurait pensé que ce bourgeois lui-même déclencherait une rébellion digne de ce nom ?

Dans sa salle de bain plus grande que la plupart des cases de pauvres du quartier nord-ouest, Anatole se pomponna une dernière fois, et, une fois lavé, parfumé, maquillé ouvrit sa garde-robe et y préleva ses plus beaux atours. Plus il serait beau, plus il attirerait l'attention.

Ensuite, le riche scientifique fit chercher son chauffeur, lequel conduisait exclusivement des coches nouvelle technologie. Le gentlemen lui ouvrit la porte et emmena son maître en centre-ville. Les chevaux bleus, les plus véloces de la région, l'y menèrent en un instant, enfin, presque. Souvent lors de l'attaque des remparts, toute la ville sortait, soit pour prier soit pour profiter des « spectacles de joie », des événements musicaux destinés à calmer les civils terrorisés par les affrontements. Et cette nuit-là ne faisait pas exception. Aussi une marée humaine interdisait l'accès de la place à toute voiture, et Anatole dût finir à pied, ses deux gardes-du-corps jouant des coudes pour lui frayer un chemin jusqu'à l'estrade.

L'heure approchait. Son cœur battait la chamade, son ventre se nouait, ses jambes flageolaient, mais Anatole ne pouvait pas abandonner. Tandis qu'il montait les margelles de pierre, il se surprit à penser aux Capes Blanches, à s'imaginer aux mains de leurs guerriers en furie. Il ne survivrait pas à son discours, il le savait. C'est pourquoi il n'avait qu'un seul essai, qu'une seule chance de marquer les esprits.

Un par un s'allumèrent tous les projecteurs, tous les amplis, et le scientifique devint le centre de l'attention. Exactement ce qu'il voulait. Anatole embrasa d'un long regard ces centaines d'hommes et femmes, et parla.

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Toxic Partie 1

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Un monde peuplé d'humains déchirés par la guerre...

Un monde où l'eau n'existe plus.

Suivez les aventures de Mel et Anatole et découvrez le destin d'un peuple bafoué.

 

Mel

– Comme tout ce qui est sur cette planète, l'Eau est un don de Dieu. En apparence, ce breuvage innocent est inoffensif, sans goût ni odeur, mais la vérité est tout autre. C'est pourquoi nous, les hommes, les plus belles créatures de Dieu, nous devons en boire le moins possible. Certains vont à l'encontre de ce grand principe et en boivent outre mesure... Il faut absolument les remettre sur le droit chemin.

Mel, scotché aux lèvres du Grand Prêtre de l'Eau Noire, n'en perdait pas une miette. À dix-sept ans, il s'était enrôlé dans l'ordre des Capes Blanches, une institution séculaire qui permettait à tout un chacun de montrer la valeur de son cœur. Tous ceux qui s'opposaient à la Religion se condamnaient eux-mêmes : lors des Croisades, de jeunes hommes comme Mel mettaient fin à leurs jours. S'opposer à la Religion signifiait attaquer l'Empire lui-même, et l'Empire représentait tout pour Mel.

– Rappelez-vous : l'Eau tue – le saint homme joignit les mains – Que Dieu garde chacun de vous.

Et la marche commença. Fraîchement débarqués, des marchands, des ingénieurs et des guerriers foulaient ensemble le sable du Désert Rouge, en direction de Casa Negra, la cité de pierre noire. Le lieutenant Ash la Terreur passait pour commander tous ces hommes, mais en vérité les prêtres menaient la danse. Depuis les prières du bas peuple jusqu'aux frasques de l'Empereur – d'aucuns prétendent qu'il couchait avec une bonne sœur – la Religion était partout.

Perdu dans ses pensées, Mel admirait le paysage. Sa très belle petite copine, Sol, l'attendait à la maison. Sa façon de faire voler ses cheveux roux, son sourire de rêve, son teint de reine ensoleillaient la vie de Mel, mais ce qu'il regrettait vraiment, c'était toutes ses petites manies : en toutes circonstances, elle se mordait les lèvres. Ne plus l'avoir avec lui chaque jour, Mel peinait à le supporter. Hélas, il n'avait pas le choix. Il devait se prouver à lui-même qu'il était digne d'elle.

Orel, son compagnon depuis l'entraînement, lui bouscula l'épaule.

– Arrête de rêvasser ! Restes encore plus longtemps à la traîne, et on te laisse aux charognards !

Mel sursauta. Son ami avait raison : la tête de la cohorte s'éloignait à l'horizon. Ne possédant aucune monture, les deux jeunes hommes décidèrent de faire la course jusqu'aux prêtres. Ainsi, ils coururent vers leurs camarades, imprimant de leurs empreintes le sable ocre du désert. Dune après dune, ils dépassèrent l'arrière-garde, les marchands et les transporteurs de vivres, doublèrent les constructeurs et les savants, et, enfin, rejoignirent leur corps d'infanterie. Si Orel ne l'avait pas sorti de ses rêveries, il s'égarerait là-bas, seul, incapable de faire quoi que ce soit pour l'Empire. Mel lui devait une fière chandelle !

Ils étaient arrivés, enfin, mais il y avait un os : plus personne n'avançait. Le Grand Prêtre descendit de son chameau rouge et s'approcha d'une profonde crevasse. Mel, toujours très curieux, se mit à sa hauteur. Ce qu'il vit l'en fit oublier de respirer. Là, au fond du trou, gisaient sept corps de femmes, chacune tenant un bébé dans ses bras. Mel faillit tourner de l'oeil. Ash la Terreur lui donna une forte tape dans le dos :

– Ne crache pas tes boyaux, fillette. Bientôt, ça sera à toi d'agir.

Mel baissa les yeux. Il ne savait que lui répondre. Tuer les Rebelles ne lui posait aucun problème, mais assassiner des femmes et des enfants...

– Tu veux partir, c'est ça ? devina le commandant en le regardant froidement. Rappelle-toi du sort des déserteurs : attachés à un piquet du matin au soir, en plein milieu du désert. C'est ça ce que tu veux, fillette ?

 

Anatole

La cérémonie de la Purification s'achevait enfin. L'homme se contorsionnait sur le sol, replié sur lui-même comme une coquille vide, un déchet du monde civilisé. Les pores de sa peau absorbaient à grandes flopées cette substance sombre, visqueuse, que les grenouilles de bénitiers appelaient « Eau noire ». Ses yeux, bouchés par un écran noir persistant, ne distinguaient plus rien. Coupé du monde... un sentiment que le docteur Anatole Bright détestait !

Cependant, il n'aurait plus besoin de boire pour les cinq ans à venir. Son estomac a eu son soûl de liquide et sa vessie ne le rejetterait pas de sitôt : Dieu merci, ça faisait si mal quand ça arrivait ! Son collègue, Nathan Corby, lui avait récemment dévoilé pourquoi cette fameuse boisson permettait de rester jeune éternellement. En réalité, au bout de six cycles exactement, l'Eau noire vous tuait, sans prévenir, et adieu vos espérances de vieux jours.

Cela avait de quoi ébranler les convictions de n'importe quel homme. Jadis, Anatole aussi avait cru en la Religion, en ses préceptes irréfutables et en sa morale douteuse, mais à présent il comprenait qu'il ne s'agissait que de fadaises. Quant à l'interdiction de boire de l'eau potable, il comptait bien comprendre de quoi elle relevait. À vrai dire, c'était l'ultime but de sa vie.

Sous couvert de soigner les habitants de la grande plate-forme, Anatole avait quitté son ancienne famille et refait sa vie en Orient, dans la célèbre ville de Casa Negra. Célèbre, car c'était sur ces lieux qu'on y avait massacrés les premiers Rebelles, il y a cent ans. Enfin, cette cité n'avait rien pour lui déplaire : chaleur toute l'année, oasis et piscines naturelles, grandes étendues de sable chaud ombragées par les palmiers, et, surtout, des femmes à volonté... Anatole, jamais satisfait, couchait avec une différente chaque mois. Après tout, il n'avait rien à craindre : ça, la Religion l'autorisait.

Mais Anatole passait beaucoup plus de temps à essayer de sauver sa vie qu'à profiter de ces menus plaisirs. Il avait des ennemis partout : au sein du gouvernement, dans la guilde des prêtres, et bien sûr, les Rebelles, mais eux en voulaient à la galaxie entière.

En réalité, le docteur n'avait cure de tout cela. La seule et unique chose qui l'intéressait, c'était son travail. Bientôt, le labo publierait ses résultats et Anatole apprendrait la vérité. Quelque chose chez lui savait que l'eau ne nuisait pas à la santé, qu'en boire ne présentait aucun risque, en tant qu'homme de science il se devait d'attendre. Ensuite, rapports d'analyse en main, il proclamerait que l'eau est saine devant la ville entière. L’Église toute entière le traiterait d'hérétique, mais cela importait peu. Il ne restait à Anatole que cinq ans à vivre, autant les vivre comme il l'entendait.

 

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05 décembre 2015

La Libération de Seth - Chapitre 2

Ça fait bientôt un mois et demi que l'incendie a eu lieu. Pourtant, à mes yeux, c'est hier que ma maison s'est enflammée. Depuis cette funeste nuit, dans tous mes cauchemars, Émilie Ravini donne des coups de poignard à ma mère en train de cracher ses poumons, incapable de se défendre.

« Borund ! » crie-t-elle. « Jules Boulier est-il ici ? En tout cas, sa mère a carrément le goût de poulet grillé ! »

À chaque fois, je me réveille en sueur, haletant, me massant la poitrine de peur que mon cœur s'arrête. Mon frère met un doigt devant sa bouche, pour m'intimer de me recoucher en silence. Je veille alors jusqu'à l'aube, hanté par une foule d'images qui reviennent sans arrêt.

Désormais, Simon et moi vivons chez le fermier Talon, dormant tous deux dans la même chambre, sur des lits superposés qui avaient servi au fermier lui-même lorsque son frère et lui s'entendaient encore, il y a plus de cinquante ans de cela.

Vacances ou non, du matin au soir nous travaillons d'arrache-pied. Nous trayons les vaches, moissonnons les champs, ramassons les pommes du grand verger... En échange, Talon nous offre de quoi manger et un endroit où dormir. Il prétend qu'il a besoin de bras pour l'aider – accomplir les tâches ingrates, plutôt – mais en réalité il veut nous faire bosser pour nous aider à oublier.

À la rentrée, Simon retournera à l'école communale, bien sûr, mais pour moi, hors de question que j'aille étudier à Paris ! Si nos parents avaient souscrits à une meilleure assurance, nous aurions reçu une aide pour nos reloger, mes études auraient été payées... Mais nous avons rien de tout cela. Quant à Talon, ruiné par une sombre affaire d'héritage, ne peut se permettre de me louer un appartement sur l'année dans la Ville Lumière.

En incendiant ma maison, Émilie Ravini n'a pas seulement tué mes parents ; elle a brisé tous mes rêves. Jamais je ne deviendrai avocat.

– Ju, tu vas arrêter de rê... rêvasser ? me gronde mon frère. Viens, y a du boulot !

Simon, très débrouillard pour son âge, prend les choses en main à la ferme. On pourrait croire qu'en tant que grand frère, c'est moi qui l'aide à retrouver le sourire, à affronter cette nouvelle vie... En réalité, c'est tout l'inverse : à chaque fois que j'en ai besoin, Simon me remonte le moral, en me racontant des histoires drôles dont il a secret ou en déclenchant de grandes batailles de lancer de paille par exemple. Il faut dire que les ballots de paille et les meules de foin ont bien souffert depuis notre arrivée !

Malgré sa bonne humeur apparente, la lueur de l'enfance a complètement quitté les yeux de Simon. J'espère qu'un jour il saura se rassurer aussi bien qu'il me rassure...

Retournons à nos moutons, ou plutôt, nos vaches. En cette matinée du 27 août, je pars à la traite des trois bêtes de Talon, merveilleusement supervisée par mon petit frère. Sur les carreaux de l'étable, des trombes de pluie s'abattent sans discontinuer, ce qui annonce une très mauvaise journée. Pourtant, un mince rayon de soleil m'anime, aujourd'hui. Ce soir, je retrouverai Jean, Daniel et Lucas lors de l'anniversaire d'une amie commune, que je n'ai pas vu depuis son déménagement à Lyon il y a des années. Pourtant, c'est elle qui m'a contacté en premier le lendemain de l'incendie – par chance, j'avais gardé mon téléphone dans ma poche de jean. Elle tient à fêter sa majorité dans la salle des fêtes de Gaudricourt. C'est la seule et unique fille dont je suis tombé amoureux. Elle s'appelle Veronica.

Au terme de notre harassant travail, Simon m'accorde le droit de prendre une pause. J'ouvre mon téléphone, seule relique de ma vie perdue. Cinq nouveaux messages, dont trois pubs de je-ne-sais-quelle boutique de vêtements, et tout de même deux messages de soutien : un de Veronica, l'autre de mes grands-parents. Ces derniers refusent catégoriquement de s'occuper de nous, mais ils ont le toupet de nous demander des nouvelles tous les deux jours ! Je dédaigne le message familial et réponds à ma vieille amie.

Pendant ce temps, Simon allume la radio d'avant-guerre. Depuis l'incendie, il s'est trouvé une passion pour les informations. Même celles qui ne sont absolument pas de son âge, il les écoute en boucle.

– Jules, viens voir ! crie-t-il tout d'un coup. C'est trop zarbi, ce qu'y disent !

Je grommelle mais m'exécute quand même. Même si les infos me passent par-dessus la tête, je dois montrer à mon frère que je m'intéresse à lui.

– Flash spécial ! piaille la voix brouillée par la mauvaise réception. L'expédition de Catherine Bay en Égypte, forte en promesses de nouvelles découvertes, vient d'être annulée...

– Tu sais très bien que je me contrefiche de l'archéologie... soupiré-je, légèrement déçu.

– Écoute jusqu'au bout ! Y a deux minutes, ils ont annoncé un truc dément !

J'écoute donc la suite de l'émission, malgré que, depuis l'incendie, tout ce qui a trait à l'archéologie me dégoûte.

... en effet, le jeune professeur Paul Waterson est porté disparu. On raconte qu'il aurait disparu subitement, juste après avoir dégradé une stèle antique. Certains scientifiques parlent même de téléportation...

– Si ça tombe, Maman et Papa ont disparu, comme ça – Simon pousse un sifflement évocateur – et là ils sont ailleurs, en train de nous chercher... Non, mais, ça va pas la tête ?

Je viens d'éteindre la radio. Je refuse que mon frère écoute des sottises de ce genre et se berce de faux espoirs à longueur de journée.

– Laisse ce Paul Waterson là où il est. Tu entends ? La pluie se calme. Allons remettre en place les serres. Comme tu l'as dis, on a beaucoup de boulot pour aujourd'hui...

Nous repartons travailler, en tâchant de ne plus reparler de cette disparition d'égyptologue...

 

Au crépuscule, je dis au revoir à Talon et à Simon, m'attardant sur ce dernier.

– Je veux pas dormir tout seul ! geint-il, ce qui est loin d'être son habitude. Reste, j't'en prie !

Je recoiffe ses cheveux bouclés, en grattant très fort comme le faisait notre mère.

– Tu n'as pas à t'inquiéter, frérot. Tu as arrêté d'avoir peur du noir bien plus tôt que moi ! Tout va bien se passer. N'oublie pas, Talon dors avec toi. Avec sa carrure d'ours, il te défendra contre tous ceux qui te veulent du mal.

Le fermier exhibe alors ses biceps avec fierté. Simon éclate de rire.

– Ok, ça va aller. Mais reviens vite !

– Je te le promets, demain matin je serai à tes côtés.

Les adieux larmoyants touchant à leur fin, je pars à la salle des fêtes en faisant de grands signes à Simon. Au bout de la petite rue, je prends soin de tourner à gauche, ce qui rallongera le trajet mais m'évitera de passer devant les restes de ma maison. Je ne veux pas repenser à ça alors qu'une grande soirée s'annonce.

Soudain, alors que je longe tranquillement le champ à deux pas de la grand-place, les odeurs de fumier et de pesticides caractéristiques de Gaudricourt disparaissent. Machinalement, j'entame un geste pour me moucher, mais découvre que je n'ai plus ni nez, ni main. Je jette des regards paniqués dans toutes les directions et là, si j'avais un cœur, j'aurais eu une grosse crise d'apoplexie : les chemins d'ordinaires très droits se tordent dans tous les sens, comme des spaghettis qu'on enroule autour d'une cuillère.

Le monde adopte la belle courbure bien lisse de l'intérieur d'une sphère. Je vois tout en même temps, mais je ne comprends pas vraiment ce nouvel environnement, cette nouvelle dimension en quelque sorte. Incapable de résister à la force qui m'attire vers le ciel, je concentre toute ma volonté sur un objectif précis : sortir de cet immonde cauchemar. Et là, pour couronner le tout, que vois-je sur le plancher des vaches ? Mon corps, qui s'éloigne à toute vitesse...

Soit je suis mort, soit... Non, si mon « âme » s'envole comme ça dans le ciel, c'est forcément car je suis mort ! Quoi qu'il en soit, je sens une puissance infinie bouillonner en mon sein, une puissance que j'ai déjà ressentie – probablement – et que j'ai depuis longtemps oubliée. Une puissance que je ne peux absolument pas utiliser.

La force inconnue ne me tire plus vers le haut. Elle m'entraîne vers l'Ouest, ce qui me permet d'admirer un merveilleux coucher de soleil. Dire que ça sera mon dernier... Je repense à mes trois amis ainsi qu'à Veronica, qui m'attendent de pied ferme dans la salle des fêtes. Quand l'un d'entre eux aura-t-il l'idée de m'appeler pour savoir où je suis ? Quand s'apercevront-ils que Jules Boulier les a quittés ?

Après avoir parcouru des dizaines de kilomètres, tout s'arrête. Vous connaissez, la sensation qu'on ressent dans les montagnes russes, juste avant d'entamer la pire descente ? Moi, je l'ai maintenant, sous la forme d'une espèce de boule d'énergie perchée tout en haut du ciel.

Et puis, ça y est, le wagon descend. Finie, la vision à trois cent soixante degrés. Rien que le sol, tout en bas, qui m'attend à bras ouverts. D'ordinaire, je n'ai pas le vertige, mais là c'est insoutenable. Propulsé par une déflagration qui ferait démarrer une fusée, je plonge vers la terre tel une pierre jetée depuis les nuages. Une pierre qui va bientôt exploser.

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25 avril 2015

La Libération de Seth - Chapitre 1

Ma vie. Triste pavé qui ne peut intéresser que moi, vous pensez. Eh bien, détrompez-vous. Mon histoire concerne l'avenir de la Terre. Pas seulement l'humanité, non... tous les habitants de la planète vont en pâtir.

 

Commençons par le commencement. Je suis né dans un village très banal du fin fond de la Somme, Gaudricourt si vous voulez vraiment son nom. Depuis, je n'ai pas bougé, et d'ailleurs je n'ai absolument pas envie de le faire. Ça paraît incroyable mais j'ai appris à aimer cette collection de champs et de pâturages où il fait bon s'y aventurer à vélo, qui regorge des ruminants en plus grand nombre que toute la population du village. Hélas, en septembre, je devrai aller à la Sorbonne pour y entamer mes études supérieures. Ne pars pas, me dites-vous, et moi, j'aimerais vous obéir... mais je n'ai pas le choix. Je ne peux abandonner mon rêve. Depuis que j'ai cinq ans, je rêve de devenir avocat. Maintenant, j'en ai dix-sept et rien au monde ne saurait m'écarter de mon but. Enfin, je le crois.

Au fait, je ne vous l'ai toujours pas dit : je m'appelle Jules Boulier. Oui, je suis le fils du grand archéologue Pierre Boulier et de l'historienne Serena Boulier, ce qui n'est pas facile tous les jours, croyez-moi... Mais ceux avec lesquels j'ai beaucoup en commun, ce sont mes amis Jean, Daniel et Lucas. Jean, déjà en fac, nous emmène en voiture dans toutes les boîtes du coin. Nous nous amusons beaucoup, même si à chaque fin de soirée je me rappelle que les vacances d'été avancent et que bientôt je ne pourrais presque plus les voir.

Malgré tout, mon frère Simon reste mon plus grand confident. Âgé de huit ans, tout le monde dit qu'il est mon portrait craché de quand j'étais petit... simplement parce que lui aussi, il a hérité des yeux marrons et des cheveux bruns frisés de Maman.

Parlons un peu d'elle. Sur toutes les photos de sa jeunesse, Serena Boulier était belle comme un cœur. Aujourd'hui, ses quelques kilos de trop lui donnent un visage bouffi, empâté, aux grosses joues bien roses. Je pense avoir hérité aussi de son entêtement. Si elle devenue historienne, c'est grâce à sa détermination légendaire. Bien que ses parents l'aient supplié de reprendre leur petite boutique de fruits et légumes à Lens, elle s'est entêtée à transformer sa passion en réalité.Désormais historienne accomplie, elle connaît par cœur les dates de règne des Rois de France, et sait traduire des récits entiers en grec ancien en quelques semaines !

Quand à mon père, c'est une autre histoire... Toujours dans la lune, la rumeur prétend qu'il s'est marié avec Serena sans même s'en rendre compte. Finalement, cela pourrait être vrai. Parti six mois par an à l'étranger pour le boulot à chaque fois qu'il revient il n'en finit pas de se disputer avec sa femme sur les sujets les plus banals, et Simon a bien du mal à se retenir de ne pas pleurer, dans ces cas là.

– Vous voulez un chocolat chaud, les enfants ? demande-t-elle ce matin, son sempiternel sourire parfaitement dessiné sur ses lèvres. Devant la télé, je ne connais rien de meilleur.

Je grommelle qu'il n'y a rien de bien folichon à la télé cette heure-ci.

– Allons, mon garçon, tu n'as pas oublié quel jour on est, tout de même ? Je croyais que c'était ta date préférée ! piaille ma mère-poule en me berçant dans ses bras.

Je repousse doucement son étreinte puis me frappe le front avec ma cuillère. Que suis-je idiot pour oublier ! Nous sommes le 14 juillet, le jour du grand défilé et des feux d'artifices ! Chaque année, le spectacle d'Amiens me redonne mon âme d'enfant qui s'extasie devant tout ce qu'elle voit. Je fais la bise à ma mère et cours contempler le défilé.

 

Lors des feux, en haut du parc Saint Pierre, je me sens beaucoup moins à l'aise que ce que j'avais cru. Un petit je-ne-sais-quoi me triture le cerveau, un peu comme ces nuits où vous n'arrivez pas à dormir quoi que vous fassiez. Comme d'habitude, les grandes routes d'Amiens sont pleines à craquer, la foule s'étale sur quelques kilomètres et toute ma petite famille, y compris mes grands-parents de quatre-vingt cinq ans, a fait l'effort de se déplacer.

Pourtant, cette année, je sens que tout est différent. J'ai une impression que tout le monde a déjà ressentie au moins une fois dans sa vie : un petit truc, futile à première vue, que vous ne pouvez pas identifier alors qu'il se trouve là, sous votre nez. Cette idée fixe me trotte dans la tête, chassant les feux d'artifices de mon esprit.

Tout le long du trajet, d'abord à pied jusqu'au parking puis en voiture, l'idée fixe reste profondément enfoncée là où elle est. Mon frère me demande comment je vais, et moi je lui réponds par un grommellement. Il ne pourrait pas comprendre ce que je ressens.

À Gaudricourt, l'obsession se change en frayeur. Mon instinct est formel : une chose horrible va se produire cette nuit. Devant la porte de la maison, mon front sue à grosses gouttes, mes cuisses battent la mesure au rythme de mon cœur et mes yeux ne s'arrêtent pas de cligner.

À l'intérieur, tout est absolument normal. Les volets fermés protègent notre grand salon lambrissé de bois et rempli d'une collection d'objets hétéroclite, y compris de vieilles chouettes athéniennes et des amulettes shaolin encore plus vieilles.

– Qu'esse t'as, Ju ? s'inquiète mon petit frère. J'savais pas qu't'étais un trouillard !

– T'inquiète, Sim, ça va aller. Papa, Maman, frérot, je vais aller me coucher. Bonne nuit !

– C'est vrai qu'il est bizarre... remarque mon père, croyant que je ne l'entends pas en montant les escaliers. Tu devrais lui donner un remontant...

À l'étage, j'entre dans ma chambre sans plus attendre et ferme bien la porte. Un livre de droit à la main – eh oui, je fais des tonnes de devoirs de vacances – je m'allonge tranquillement dans mon superbe lit deux places. Hélas, cette peur panique continue de me torturer, exactement comme je m'y attendais. Je n'ose même pas envisager d'éteindre la lumière, de peur de voir quelque monstre dans le noir...

La vieille horloge de grand-mère sonne les douze coups de minuit. Des bruits de course précipités rompent le silence nocturne. Quelqu'un frappe à la porte. Je saute de mon lit, si haut que je me cogne contre la sous-pente !

– Ne vous inquiétez pas les enfants, c'est juste quelqu'un qui a trop bu ! assure mon père qui ne dormait pas non plus. Je m'occupe de ça.

Le grincement insupportable de la porte d'entrée résonne dans toute la maison. Papa pousse un cri. Je devrais appeler la police, leur dire qu'un cambrioleur est entré chez nous par effraction, mais l'effroi me paralyse des pieds à la tête. Le seule mouvement que j'ose faire, c'est masser la bosse qui apparaît au sommet de mon crâne...

– Restez où vous êtes ! beugle une voix rauque qui peut appartenir aussi bien à un homme qu'à une femme. Où se trouve Jules Boulier ? Mon ami m'a promis qu'il serait ici...

J'arrête de respirer. Décidément, j'avais raison, cette nuit risque de très mal se terminer... Malgré le danger, la curiosité finit par prendre le pas sur la peur. Sur la pointe des pieds, je sors doucement de ma chambre, puis longe le mur jusqu'à l'escalier. Tant bien que mal, toujours en retenant ma respiration, j'essaye d'observer la scène sans être vu.

Ma mère, ensommeillée, se dirige comme un automate vers la cuisine. Les autres ne l'ont même pas remarquée. L'intrus, ou plutôt l'intruse, grelotte. Dans sa main, cette femme au visage taillé en serpe orné d'une cascade de cheveux roux ne tiens non pas une arme, mais une grosse torche à l'ancienne. Bien qu'assez jolie, elle me fait penser à une sorcière, allez savoir pourquoi... Mon pater, quant à lui, semble complètement dépassé par les événements.

– Brr... Il fait diablement froid ici... Tu étais obligé de m'envoyer dans la maison la moins bien isolée de ce village paumé, Borund ?

Le visage de mon père, livide, reprend quelques couleurs.

– Qu'est-ce qui ne va pas, chez vous ? lance-t-il, maîtrisant admirablement les chevrotements de sa voix.

La sorcière pointe sa torche droit sur la tête de mon père.

Vous, n'insinuez plus jamais que je suis folle ! Borund est on ne peut plus réel ! Il m'a aidé à sortir des Bois Honnis, j'ai une dette envers lui, voyez-vous... Il a besoin de Jules Boulier, alors je vais lui amener. Au fait, j'ai oublié de me présenter : Émilie Ravini, pour vous servir. D'après les journaux, je suis la pyromane la plus impitoyable de la région, donc vous devriez...

– Vous ne toucherez pas à un seul cheveu de mon fils ! rugit ma mère, brandissant un long couteau de cuisine.

– Serena ? Je ne t'ai jamais vu pointer de couteau sur quelqu'un depuis quinze ans, au moins !

– Je ne vais pas la laisser faire, chéri ! hurle-t-elle. T'as vu son arme ? Mon arrière grand-père utilisait une chandelle plus puissante que ça, pour lire !

Mes poumons n'en peuvent plus. Je pars sur la quinte de toux la plus longue du siècle. La cambrioleuse pose aussitôt ses yeux de folle-à-lier sur moi.

– Jules Boulier ! crie-t-elle en prenant une voix de fausset, cette fois-ci. Tu tombes à pic, tes parents allaient faire des bêtises !

Maman pique une crise de nerf. Elle lance son couteau en direction de la folle. Sauf qu'elle n'a jamais su très bien viser. La lame survole les cheveux roux de plusieurs centimètres et vient se ficher dans la porte. Néanmoins, dans un faux mouvement, Émilie Ravini laisse tomber sa torche. Le verre fumé se brise en mille morceaux, laissant la flamme qu'il contenait libre comme l'air.

– Vous avez gagné ! crie la rousse dans un mélange de joie et de frayeur. Grâce à vous, madame, la torche a malencontreusement glissé de mes mains... Au moins, ça réchauffera l'atmosphère !

La « pyromane » se sauve en vitesse. Je la comprends : les doubles-rideaux prennent feu, et ce n'est vraiment pas beau à voir...

Tout juste sorti du lit, mon frère file à la salle de bain de l'étage préparer une bassine d'eau froide. Je savais que Simon était plus mûr que moi, mais là il m'époustoufle ! Pendant qu'il s'active, je reste immobile, hypnotisé par les murs de lambris qui se consument.

– Rends-toi utile, Ju ! Aide-moi à porter ça !

Sacré Simon ! Je me baisse, prends un des côtés de la bassine et entame avec mon frère la descente de l'escalier. Un morceau de bois enflammé tombe juste devant nous, rendant les dernières marches inaccessibles. J'entends ma mère tousser, ou plutôt essayer de tousser, et chercher en vain sa respiration. Mon frère m'arrache la bassine des mains et balance l'eau. En vain. Nous ne pouvons plus descendre.

Mon père hurle : « Son asthme revient en force ! Vous ne pouvez plus rien pour elle ! Partez ! Laissez-moi éteindre ça ! »

Des langues de flammes qui lèchent les murs gagnent déjà le plafond.Une lueur d'effroi se lit dans le regard de mon père, mais il attrape sa femme, lui fait du bouche à bouche, donne jusqu'à son dernier souffle pour essayer de l'aider. La fumée me pique les yeux, les vagues de chaleur me font suer à grosses gouttes, mais mon instinct me pousse à descendre, à voir comment s'en tirent mes parents.

Je prends une grosse baffe sur la joue.

– T'es malade ou quoi ? me crie Simon dans les oreilles. T'entends ce bruit zarbi ? Suis-moi !

Tel un automate, j'obéis à mon frère sans me rendre compte de ce que je fais. La charpente de la maison craque, mes yeux pleurent, un sifflement inquiétant indique... une fuite de gaz ?

Simon ouvre le balcon de sa chambre. Je le prends dans mes bras et ensemble nous passons par-dessus la balustrade et roulons par terre.

– Cours ! hurlé-je. Vite où on sera réduits en miettes !

Des larmes coulent sur mes joues. Si une partie de moi réalise ce qui est en train d'arriver, tout le reste ne pense plus qu'à courir, s'éloigner de la maison en flammes.

– Couche-toi !

Je pousse mon frère contre le sol au bon moment. Dans un long cri d'agonie, mon foyer de toujours explose.

– Papa, Maman ! NOOOOOON !

Simon, en pleurs, frappe le sol à grands coups de poing. Moi, je contemple les restes calcinés de la maison morte s'embraser de plus belle. Mes oreilles bourdonnent, ma vue se trouble. Des vertiges m'empêchent de me relever. Tous les voisins sont de sortie, hébétés par ce sinistre spectacle. Mais je n'ai que faire d'eux. J'étreins mon frère, essaye de le réconforter, pauvre enfant qui vient de perdre ses deux parents. Moi-même, je n'arrive plus à pleurer. Tout s'est passé trop vite, trop brutalement. Mon cerveau ne comprend plus rien. Comme dans un rêve, je ne peux que constater ce qui arrive.

Derrière un nuage de fumée, une forme rouge, spectrale, avance. L'image se clarifie de plus en plus. C'est une femme, vêtue d'une combinaison ignifugée, qui me regarde droit dans les yeux. Ses pupilles jaunes dilatées au maximum, elle lève son visage taillé vers la serpe et hurle sa colère au ciel. Je grave les traits torturés de la femme qui a tué mon père et ma mère. Quelqu'un, sûrement un voisin, sûrement un chasseur, tire à quelques centimètres de la pyromane. Cette dernière pousse un long grognement et s'enfuit à toutes jambes.

Une rage incontrôlable me possède. Tant bien que mal, je me lève en gardant mon frère dans me bras. À mon tour, je hurle. Maman, Papa, je vous le jure, quand le moment sera venu, je tuerai Émilie Ravini !

La sirène d'un camion de pompiers retentit dans la nuit. Froide,insensible aux pleurs de Simon, insensible à ma propre rage, elle continue son éternel PIM-PON sans jamais défaillir.

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La Libération de Seth - Prologue

Dix hommes et femmes encerclent un canidé – impossible d'être plus précis – noir comme le geai. Ils portent de grands masques représentant des têtes d'animaux, ainsi que des costumes ornés de pierreries. Ils sont bien plus que des hommes. Ils sont des dieux.

– Mes frères, vous n'avez pas le droit de me faire ça ! hurle la sombre bête. Je suis comme vous. Un monstre comme vous.

– Comment oses-tu nous appeler « frère » après tout ce que tu as fait ? s'écrie un dieu à tête de faucon. Tu as violé toutes nos lois. Tu as tué, et tu tueras encore. Tu mets la Terre, que nous avons juré de protéger, en danger de mort !

– Vous m'avez tous trahi ! Kuavel ! Kuavelshunt ! Vous périrez dans les pires souffrances !

– Maintenant, c'est nous qui sommes les traîtres ? s'exclame un homme mince portant un masque de serpent. Tu es le seul traître ici ! Tu mérites amplement ton châtiment.

– Qu'allez-vous faire ? Me tuer ? Je suis immortel ! jubile l'animal démoniaque.

Une jeune femme enlève son masque. Son visage est magnifique, mais sévère.

– Le temps viendra où tu mourras. Aujourd'hui, nous ne pouvons guère t'éliminer, mais en d'autres temps, quelqu'un d'autre le fera. Nul ne peut vivre éternellement. En attendant, tu ne nous laisses pas le choix : nous devons t'enfermer. Adieu, mon ami.

Les dieux claquent des mains tous ensemble. Le chacal tombe dans un abîme sans fond.

 

Sous un soleil de plomb, un groupe d'hommes et de femmes épris de légendes antiques cherche progressent sans relâche sur les terres d’Égypte. La chaleur du désert les accable, après tout l'eau et la nourriture en courent pas les rues en plein milieu du désert. Néanmoins, tous partagent la même obsession : exhumer la tombe du grand Imhotep.

Le 26 août 2016, après des jours et des jours d'interminables recherches, le nuages s'accumulent dangereusement à l'horizon. En quelques instants, le calme légendaire du désert laisse place à la tempête. Les grains de sables transportés par le vent entrent sans ménagement dans la bouche, les narines et les yeux des pauvres scientifiques.

Heureusement, les leaders de l'expédition, forts de leur expérience, connaissent bien les caprices de l'Egypte. Ils sortent de longues bandes de tissu de l'intérieur de leurs sacs et les font passer à leurs jeunes collègues, leur précisant de quelles manière les entourer autour de leur tête pour qu'ils n'aient pas à les remettre en place toutes les deux minutes. Ils leur filent aussi de grosses paires de lunettes de soleil, capables de bloquer et les rayons ardents et les grains de sable.

Cependant, alors que les scientifiques finissent de s'équiper, les bourrasques se meurent. Devant eux, là où vingt secondes auparavant se tenait un mur de sable, s'étend une magnifique oasis. Les plus croyants hurlent qu'il s'agit d'un cadeau du Ciel, les autres se contentent de crier de joie.

Ainsi, l'expédition se précipite dans un bel ensemble sur une grande mare au milieu des arbres. Ceux qui ne prennent pas la peine de recharger leur gourde plongent la tête dans l'eau en poussant de grands éclats de rires.

Les scientifiques, terriblement assoiffés, se précipitent sur une grande mare au milieu des arbres, et rechargent gourdes et autres bouteilles. L'humeur est au beau fixe lorsque le cadet de l'expédition, Paul Waterson, hurle à la cantonade :

« Venez voir ce que j'ai trouvé ! C'est sensass ! »

Les autres traînent les pieds, certains que ce crétin de Paul s'est encore étonné de voir sa propre ombre. Cependant, ils se rendent vite compte que le jeu en vaut la chandelle. Sur une stèle au pied d'un palmier, trônent un canidé, un lion et deux cercles, des étoiles peut-être.

– J'ai du mal à imaginer que personne n'a découvert ça avant... grommelle Catherine, la doyenne.

– Détrompez-vous ! répond Paul, surexcité. Il y a des marques, un peu partout. 1937, « Ray Kurst, Deutschland », pour n'en citer qu'une. Ils l'ont découvert, mais soit ils n'ont jamais réussi à la transporter, soit ils avaient d'autres chats à fouetter.

Une femme colle la tête contre le sol, comme si elle cherchait à entendre ce qui se passait en-dessous.

– Hé, toi qui fais ton malin, tonne un gars baraqué comme une armoire à glaces. Qu'est-ce que c'est écrit, là-dessus ?

Paul plisse les yeux.

– Les quatre symboles, impossible, mais les quatre hiéroglyphes en-dessous... Ici Heliopolis, centre de Navilis, le royaume des altmesh, ils disent.

Le costaud lui flanque une claque dans le dos qui pourrait assommer un cheval.

– Je crois que la tombe d'Imhotep vient de me sortir de la tête, gronde-t-il, un faible sourire dessiné sur ses lèvres. Si on déterrait ce cailloux, mes amis ?

Malgré les protestations de Catherine, l'expédition se range à l'unanimité du côté de ceux qui veulent en savoir plus sur cette mystérieuse stèle. Ainsi, sortant tout leur attirail, les archéologues font leur boulot : ils déterrent les mystères du passé.

Très vite, une grande dalle voit le jour. Une plaque ronde, jaunâtre, trône en plein milieu de sa surface polie. Incapable de tenir en place, Paul prend un couteau et entreprend de la déchausser avec son couteau. Au prix de larges coupures, il parvient à ses fins. C'est alors que, sous les yeux effarés de ses collègues, Paul Waterson disparaît.

 

Paul, tout aussi étonné que les autres, est encore en vie. Il n'en a plus pour longtemps, avec ses deux barres protéinées qu'il tient bien au chaud dans sa poche de pantalon, surtout dans un endroit comme celui-là. Tout autour de lui, des milliers de symboles recouvrent les parois incurvées d'une caverne dont la forme fait penser à l'intérieur d'une sphère. S'il s'agit bien d'une sphère, deux ponts se croisent pile en son centre en formant une plate-forme parfaitement ronde où brille un petit objet.

Après avoir essayé à maintes reprises d'appeler ses coéquipiers, il jette de rage son téléphone par terre. Le mobile rebondit et tombe dans le vide. Paul pousse un long cri d'agonie. Il l'avait payé deux cent euros, tout de même ! Les symboles étant tout bonnement indéchiffrables, Paul n'a rien d'autre à faire que de parcourir les ponts et de découvrir la chose qui clignote ainsi.

En aucun instant, le jeune scientifique ne se demande comment un endroit totalement fermé peut-il bien être éclairé, mais sans cela il serait bien vite tombé dans le vide. Scrupuleusement, il rejoint l'intersection des deux ponts. Sur la plate-forme, un joyau d'une couleur que Paul n'avait jamais vue trône sur un socle doré.

D'ordinaire, l'égyptologue n'est guère intéressé par la géologie, mais une pierre d'une telle beauté ne peut laisser personne indifférent. Une forme, à l'intérieur, tourne à toute vitesse, comme si elle voulait communiquer avec Paul.

Il aurait pu essayer de résister, se dire que dans les films, tous les pilleurs de tombe qui prenaient des objets bizarres finissaient mal, mais il décide de se laisser aller. De toute façon, s'il ne la prend pas maintenant, cette pensée ne tarderait pas à l'obséder et il finirait forcément par la ramasser. Son erreur, il l'avait faite en déchaussant la gemme jaune de la dalle de l'oasis, maintenant, il n'avait plus rien à perdre.

À peine touche-t-il le joyau d'un autre âge que Paul recule sa main précipitamment : ses doigts ont brûlés. Sans aucun bruit, l'artefact s'ouvre en deux comme un bourgeon éclatant au printemps. Un nuage de fumée en sort, formant peu à peu un immense canidé noir. Allongé sur ses longues pattes en plein milieu du vide, il fait un peu penser à un labrador, même si en vérité il n'a rien en commun avec un labrador ni aucun autre chien. Deux grands yeux jaunes brillent d'un éclat avide au sommet d'une tête triangulaire, à la gueule et aux oreilles très pointues. Le reste de son corps, lui, est squelettique.

Paul a très envie de prendre les jambes à son cou, mais ses muscles refusent de fonctionner. Le jeune chercheur n'a aucune échappatoire. Le monstre de fumée rétrécit jusqu'à atteindre la taille d'une panthère, fumée qui repasse peu à peu à l'état solide. Désormais, c'est un monstre en chair et en os qui fait face à notre archéologue. Sa gueule béante, fendue d'un sourire pervers, semble prête à le dévorer.

Cependant, la bête n'en fait rien. Au contraire, elle sort sa grande langue bien rose et lèche la joue du pauvre explorateur qui n'y comprend plus rien. Ouvrant et fermant la gueule, voilà qu'elle se met à parler à la manière d'un humain !

– Comment t'appelles-tu, mon petit ? dit-elle d'une voix de stentor.

– P...Paul, bégaye l'intéressé qui se fait le plus petit possible.

Nouveau coup de langue.

– Tu m'as libéré. Je t'en suis reconnaissant. Maintenant, gratte-moi les oreilles, Paul, je te prie. Mon vieux corps me démange !

Timidement, Paul s'exécute. La bête semble prendre beaucoup de plaisir. Elle lèche de nouveau le pauvre homme, qui laisse échapper un petit rire nerveux.

– Tu vois, je ne vais pas te manger. Tu m'as l'air très sympathique... J'aurais bien aimé posséder ton corps. Hélas, je vais devoir me débrouiller autrement...

La fumée noire de tout à l'heure s'échappe de la gueule de la créature, comme s'il s'agissait d'un esprit s'en allant rejoindre le paradis.

– Attendez ! crie Paul en levant la tête. Vous allez me laisser ici, tout seul ?

– Je n'ai pas le choix, dit une voix désincarnée qui résonne dans toute la sphère. Il m'est impossible de traverser les kilomètres de roche qui nous séparent de la surface à l'intérieur d'un corps. Quel dommage, tu ne verras jamais le prestigieux empire que je m'apprête à reconstruire ! Si ta vie à Héliopolis te plaît, tu remercieras les dieux. Moi, en tout cas, je vais les remercier à ma façon pour ce qu'ils ont fait à mon peuple.

– NON ! Revenez ! Faites-moi sortir d'ici ! S'il vous plaît !

La silhouette de fumée disparaît. Deux symboles diamétralement opposés s'allument, indifférent à l'homme qui pleure à chaudes larmes sur la passerelle. Un flux d'énergie passe de l'un à l'autre, déclenchant une chose, un processus que la Terre n'est pas prête à assumer. La Mojulkia.

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  • Julien Ducrocq

    2000 caractères restants (2000 maximum)

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La Libération de Seth - Présentation

horus2dseth1

Bonjour à toutes et à tous !

A présent que je commence à avoir pas mal de commentaires pour les nouvelles ainsi que pour les Amants du Garshéa (merci encore à tous ceux qui ont lu), je me suis décidé de poster les premiers chapitres de mon roman, La Libération de Seth. Mon objectif est de publier une trilogie, La Pierre des Ames, et ensuite une série Mojulkia dont l'action se déroulera 2000 ans plus tard et sur d'autres planètes, mais dont les événements découleront directement de La Pierre des Ames ^^

J'ai attiré votre curiosité ? Si c'est le cas, lisez-vite le prologue et le chapitre 1, et commentez-les SVP :)

Résumé de La libération de Seth :

Le 27 août 2014, des archéologues touchent à un artefact millénaire, La Pierre des Ames. Sans le savoir, ils libèrent un double fléau sur la Terre : le dieu du chaos, Seth, et les Transferts, échanges de corps entre humains et animaux a priori aléatoires qui mettent le monde sans dessus-dessous !

Jules Boulier, jeune homme qui vient de perdre sa mère dans un incendie, est le premier Transféré, le premier à changer de corps. Il apprend ainsi qu'il est l'élu d'une ancienne prophétie, celui qui débarassera la Terre des menaces qui l'entourent, mais aussi qu'il engendrera un mal pire encore.

Dans ce monde où tout peut s'écrouler d'une minute à l'autre, les espèces animales doivent s'unir pour faire face aux dieux antiques. Jules Boulier sera-t-il à même de réussir sa mission ?

 

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